1977-1982 : la période culte du cinéma américain

Après l’année fatidique 1982, il y a encore des tentatives de grands spectacles inconfortables, conradiens. Je pense à Empire du soleil de Spielberg en 1987, avec son jeune garçon prétentieux, hyperactif et finalement atone, errant au milieu des déflagrations gigantesques de la Guerre du Pacifique, jusqu’à l’éclair inouï d’Hiroshima. Sorti en pleine ère Top Gun/Flic de Beverly Hills, le film est évidemment un échec cuisant au box-office, Spielberg devant se rabattre pour quelques années dans le pur divertissement familial, sa période la plus faible esthétiquement (Indy 3, Always, Hook, Jurassic Park). Remarquons toutefois que, très opiniâtre, l’auteur de Rencontres du 3e type fera en 2001 un remake science-fictionnel d’Empire du soleil, A.I., dont le « héros » est un enfant robot obsessionnel à la recherche illusoire de sa « mère », récit pessimiste et ambitieux, légué, on le sait, par Kubrick, qui désirait à l’origine le réaliser, afin de boucler la boucle… avec 2001. 

Pour la génération 1977-1982, l’ambition cinématographique est décidément un ruban de Möbius…

 

Nicol Williamson est Merlin dans le film « Excalibur » de John Boorman (1981)

 

Concernant les recoupements féconds, on peut bien sûr mentionner George Lucas qui, en 1977, s’adresse certes aux enfants, avec des héros sympathiques, mais qui, encore sous influence kubrickienne, révolutionne la technique cinématographique. On notera d’ailleurs que, « comme par hasard », le second opus de Star Wars, L’Empire contre-attaque, conçu en plein « Crépuscule des dieux », en 1978-80, est le plus sombre (les héros échouent), le plus profond, le plus complexe, le plus adulte des Star Wars et que, dès 1983, avec Le Retour du Jedi, il s’agit essentiellement de vendre des nounours et des jouets !

 

Mel Gibson est Mad Max dans le film de George Miller (1979)

 

De la même manière, l’Australien George Miller épouse superbement le mouvement lorsqu’il métamorphose le premier Mad Max (1979), plutôt « réaliste », en épopée barbare futuriste, The Road Warrior (1982), dans la veine formelle du magazine de SF français Métal Hurlant, l’influence des dessinateurs pour adultes Moebius et Druillet étant partagée par Ridley Scott à la même époque. Notons là encore que, à l’image du Retour du Jedi, le troisième volet de Mad Max, sorti « trop tard », en 1985, en pleine période Amblin, fait des concessions aux enfants, transformant le mercenaire meurtri de Road Warrior en « messie ». Concessions impensables quatre ans plus tôt. Toutefois, malgré leur génie formel qui pourrait les apparenter au mouvement étudié, les Star Wars et les Mad Max n’ont pas l’ambition contemplative et métaphysique des films précités.

Venant en queue de comète, le britannique Hugh Hudson, comparse de Ridley Scott, a su lui aussi conjuguer dépaysement fabuleux et malaise existentiel : d’abord avec Greystoke, la légende de Tarzan en 1984, creusant le mal de vivre de son personnage central, déchiré entre Sauvagerie et Civilisation (le film est scénarisé, ce n’est pas un hasard, par un des auteurs phares du Nouvel Hollywood, Robert Towne), ensuite avec Révolution, en 1986, plongeant des hommes ordinaires dans le chaos et la folie de la Guerre d’indépendance américaine. Comme Spielberg avec Empire du soleil, Hudson essuiera un grave échec commercial avec ce chef-d’œuvre anticonformiste, mais lui ne s’en remettra pas…

 

Lisa Minelli et Robert de Niro sont le couple du film musical « New York New York » de Martin Scorsese (1977)

 

D’autres films, dans ces années audacieuses, participent de ces spectacles antihéroïques, sans appartenir pour autant au genre de l’Aventure au sens large : New York, New York (1977) et Coup de cœur (1982), comédies musicales grandioses conçues avec toute la magie des studios hollywoodiens, mais basées sur des couples en pleine crise conjugale ; Blow Out (1981), avec un vaste complot gouvernemental, une Philadelphie en effervescence, mais un personnage principal « autiste » et indirectement meurtrier. Et La Porte du paradis, apothéose du Nouvel Hollywood réaliste, n’en reste pas moins un grand spectacle épique qui veut nous en mettre plein la vue. Cinq ans plus tard, avec L’Année du dragon, Cimino retrouve partiellement son ambition : faire de l’action grandiose avec un anti-héros, un flic borné et raciste en l’occurrence (Mickey Rourke), directement inspiré du John Wayne de La Prisonnière du désert, autre film matriciel pour cette génération de cinéastes.

 

John Travolta est Jack Terry dans « Blow out » de Brian de Palma (1981)

 

Aujourd’hui, ces films fous, sans concessions, n’ont toujours pas vieilli. Et gageons qu’ils ne vieilliront pas. Cela grâce à leur perfection technique, inspirée par la volonté des aînés Kubrick et Lean d’être à la pointe de l’image ; grâce à leur photo sublime, moitié réaliste, moitié fantasmagorique, qu’on pourrait rapprocher du réalisme poétique ; grâce à leurs effets spéciaux « en dur », rejetant le faux et le kitsch, et encore loin de la froideur numérique… Mais aussi et surtout grâce à l’honnêteté et à la profondeur de leur scénario, à la vérité de leur personnage. Des films refusant de mentir, de donner de la vie une image tronquée. Des spectacles allégoriques, voulant faire réfléchir sur l’amère condition humaine.

Rien de plus précieux, de plus magique, de plus jouissif, que ces périodes éphémères de l’Histoire où le Commerce entre en alchimie avec l’Art… 

 

Claude Monnier

(1) Cf. Le Cinéma hollywoodien, le temps du renouveau (Armand Colin, 2005), Hollywood moderne, le temps des voyants (Rouge Profond, 2009).

Cet article est dédié aux rédacteurs de L’Ecran Fantastique, Mad Movies et Starfix, revues qui ont émané de cette période et qui, bien avant Pierre Berthomieu, l’ont longuement analysée.

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :