L’Envers de la tapisserie, propos sur l’art de la traduction

Ouvrir un ouvrage d’Alberto Manguel est la promesse, jamais déçue, d’un beau voyage dans les livres. Par son érudition et sa manière douce de la partager, modeste, il est un des plus grands passeurs culture de notre époque. Et ses réflexions sont toujours pertinentes. Avec L’Envers de la tapisserie, il s’interroge sur l’art de la traduction, en dépassant le classique « traduire c’est trahir » pour atteindre à une réflexion sur la langue même.

« Mon enfance était dépourvue de passeports sémantiques, d’identités nationales. »

Alberto Manguel a grandi dans plusieurs langues et chacune le nourrit à sa manière, chacune participe de son érudition pour ainsi dire universelle du monde des livres. Il a vite appris à passer d’une langue à l’autre, naturellement, et à comprendre quelle variation de lui-même cela occasionnant. Le même, mais comme vu sous un autre langue, car la langue révèle les particularités de l’être. Et si la traduction est un art, c’est d’abord un art du va-et-vient, qui met le texte même en mouvement. Entre les lecteurs, entre les langues, le texte reste lui-même et ses multiples variations. Il est ici question du texte littéraire — non du texte technique — dont la particularité est d’être la singularité d’une voix.

Ainsi, être multiculturel, c’est tout naturellement qu’il s’est longtemps interrogé sur la traduction, cette art de comprendre et de trahir en même temps que d’aimer pour vouloir transmettre. Cela aurait de quoi rendre fou, mais ce tourbillon est justement le mouvement même qui libère l’œuvre de sa fossilisation.

« Toute traduction est une élégie. »

Si chaque traducteur pioche au fond du texte de départ pour en comprendre la nature propre, les variations de ton et de vocabulaire qui en font sa particularité, afin de transmettre un texte d’arrivée qui soit le plus fidèle possible — tout en sachant que ce simple transfert d’une langue à l’autre rend la perfection impossible —, il y a également une implication personnelle du traducteur. Quelle que soit sa technicité et la probité de ses intentions, le traducteur est d’abord un homme, un lecteur, une sensibilité, en cela il est possible qu’il ne mette rien qui soit de lui dans le texte de l’autre. Il ne peut obérer totalement sa propre sensibilité ni les particularité de sa langue, ce qui produit également cet échange enrichissant.

La traduction devrait être reconnu, selon Alberto Manguel, comme un genre littéraire à part entière.

L’Envers de la tapisserie est au final non pas tant une réflexion sur l’art de la traduction qu’une poétique de la traduction. C’est un acte profondément littéraire et qui implique l’auteur et son traducteur dans un ballet gracieux. En cela, Alberto Manguel signe encore un grand livre.

Loïc Di Stefano

Alberto Manguel, L’Envers de la tapisserie, propos sur l’art de la traduction, traduit de l’anglais (Canada) par Émile Fernandez, Actes sud, novembre 2025, 128 pages, 16 euros

Laisser un commentaire