Perfide, de Roger Nimier, la jeunesse désenchantée
Publié au début en 1950, Perfide de Roger Nimier, surtout connu pour Le Hussard bleu, s’inscrit dans cette brève mais intense séquence littéraire où quelques jeunes romanciers refusèrent le moralisme engagé de l’après-guerre pour lui opposer le dandysme, la désinvolture et une morale privée du style. Associé au groupe des « Hussards », aux côtés d’Antoine Blondin ou de Jacques Laurent, Roger Nimier s’amuse dans Perfide par son écriture à la fois rapide et tranchante, où la grâce côtoie le cynisme.

Roman de l’après-guerre sans drapeau
Le contexte est essentiel. Dans une France encore traversée par les séquelles de l’Occupation et les querelles mémorielles, la littérature est sommée de prendre position. Autour de Jean-Paul Sartre, l’existentialisme érige l’engagement en impératif moral. Nimier, lui, adopte une posture oblique. Perfide, personnage éponyme, ne prêche pas : il observe, ironise, esquive.
Le roman met en scène une jeunesse désenchantée, flottant entre fidélités ambiguës et passions fragiles. La « perfidie » du titre ne renvoie pas seulement à une trahison sentimentale : elle désigne un climat moral, une époque où les loyautés sont provisoires, où le courage peut masquer la lassitude, et où l’amour se confond avec le goût du risque.
De la légèreté sérieuse
Ce qui frappe d’abord, c’est le style. Nimier excelle dans l’ellipse, la formule rapide, le trait qui semble improvisé mais qui vise juste. Loin des fresques massives, Perfide progresse par touches brèves. Les dialogues sont nerveux, presque cinématographiques. Les descriptions évitent le pathos et suggèrent plus qu’elles ne montrent.
Cette économie produit une tonalité singulière, une légèreté qui n’est jamais innocente. Sous l’ironie perce une mélancolie sourde. Les personnages paraissent jouer avec leurs sentiments comme avec des armes mal assurées. L’élégance devient une défense contre la gravité du monde.
Une morale de l’ambiguïté
Perfide interroge la loyauté politique, amoureuse et amicale, sans jamais proposer de solution stable. Chez Nimier, la morale n’est ni proclamée ni absente : elle se loge dans le regard porté sur les gestes. La perfidie n’est pas seulement une faute ; elle est parfois une manière de survivre dans un univers où les certitudes se sont effondrées.
Ce refus des catégories simples explique en partie la réception contrastée de l’œuvre. Certains y ont vu un dandysme irresponsable, d’autres, une lucidité sans illusion. Relu aujourd’hui, Perfide apparaît moins comme une provocation que comme le diagnostic d’une génération qui ne croyait plus aux grands récits, mais pas encore au confort du désenchantement ironique.
Héritage et actualité
Si Perfide n’a pas la notoriété des grands romans d’après-guerre, il conserve une vigueur intacte, notamment par la force de son regard ironique et sa fausse désinvolture. La brièveté de l’œuvre de Nimier, interrompue par sa mort accidentelle en 1962, lui confère une densité particulière. Chaque texte semble écrit dans l’urgence d’une jeunesse consciente de sa fragilité.
À la notion d’engagement littéraire, prédominante alors et toujours d’actualité, Roger Nimier oppose roman à la forme particulière et inclassable. Perfide oppose un style qui pense sans dogmatisme, qui interroge sans juger. Roger Nimier ne fait pas de leçon, il propose un ton. Et ce ton, plus de soixante-dix ans après, demeure joliment moderne et précieux.
Loïc Di Stefano
Roger Nimier, Perfide, préface inédite de Céline Laurens, Gallimard, « folio », octobre 2025, 256 pages, 8,50 euros
