Alphonse Boudard, un homme averti en vaut deux

Alphonse Boudard, couronné du prestigieux prix Renaudot en 1977 pour Les Combattants du petit bonheur, voit deux de ses romans réédités, La Cerise et Le Café du pauvre. L’occasion de redécouvrir cet écrivain à la gouaille si particulière.

 

« On me demande, ceux qui ont feuilleté mon manuscrit chez Plon ou ailleurs, de vous prévenir, éventuels clients et clientes, que cet ouvrage n’est pas à laisser entre toutes les mains, qu’il est pas correct du tout, qu’il fera rougir la petite Fadette, se palucher le grand Meaulnes, vomir le Petit Prince ! qu’il indignera même les plus dévergondées romancières de la toute dernière vague artistique. C’te joyeuse paire !… » C’est donc ainsi que débute la préface, ou ce qui doit en être une, du deuxième roman d’Alphonse Boudard, publié pour la première fois en 1972 à la Table ronde.

 

Il est vrai que, depuis plus de quarante ans, les temps ont bien changé, et la littérature aussi ! Alphonse Boudard est l’heureux auteur de plus d’une trentaine d’ouvrages, dont quelques romans qui ne sont pas passés inaperçus, comme La Métamorphose des cloportes, publié pour la première fois chez Plon en 1962, puis La Cerise, en 1963 chez Plon, repris par la Table ronde en 1972, ou encore Bleubite, L’hôpital, Le Corbillard de Jules, Le Café du pauvre (publié en 1983), La Fermeture (prix Rabelais en 1986), etc.

 

Mais Alphonse Boudard, c’est surtout un grand écrivain de l’après-guerre (je dis ça, avant tout, pour ceux ou celles qui découvrent l’œuvre aujourd’hui !), un des plus importants de l’après-guerre, de 1970 à sa mort en 2000, survenue à Nice, le 14 janvier, à l’âge de 74 ans, suite à un malaise cardiaque.

 

Contemporain d’Antoine Blondin, de René Fallet, ou encore d’Albert Simonin, Alphonse Boudard est un écrivain qui arrive tardivement à la littérature, à l’âge du Christ cloué sur la croix, donc 33 ans, grâce à la publication de son premier roman La Métamorphose des cloportes. Vocation tardivement découverte grâce à Albert Paraz, et découlant d’un boulot de commis de librairie contribuant à son éducation littéraire.

 

Armé d’un simple Certificat d’études (l’équivalent du Baccalauréat aujourd’hui), Alphonse a fait tous les boulots, après avoir été apprenti dans une fonderie typographique en 1941, et être parti se confronter à la Seconde guerre mondiale, où il a tâté un peu de résistance, en rejoignant le maquis,en 1943. C’est d’ailleurs à l’issue de la guerre que débute son roman Le Café du pauvre (publié en 1983 et réédité au « Petit Vermillon » en septembre 2018). Roman dans lequel il évoque, avec cette langue drue qu’on lui connaît, cette langue bien française nourrie au lait de l’argot et du langage populaire inventé par Louis-Ferdinand Céline. Il y raconte son existence faite de tickets de rationnement (encore en vigueur en 1946), de rencontres sexuelles, de petits boulots, après son retour à la vie civile. Le « café du pauvre », cela signifie l’acte sexuel, mais pas que — c’est aussi cette denrée alimentaire rare au retour de la guerre, qu’on ne trouve qu’au marché noir.

 

Autrefois, lorsque le café était une denrée précieuse et réservée aux riches, à la fin du repas on se payait le café du pauvre, c’est-à-dire l’amour, la joyeuse partie de jambes en l’air… »

 

Le Café du pauvre, c’est surtout le roman de rencontres : avec Odette la catholique, la folle qui rêve de sauver son âme (mais Alphonse résiste !), avec Lulu, la femme du charcutier, qui lui offre ses charmes imposants et des trésors alimentaires puisés dans l’arrière-boutique de son paternel) ; avec Jacqueline, Flora, Cricri la belle pute.

 

Ne vous offusquez pas, chers lecteurs et lectrices, le langage d’Alphonse Boudard est cru, sans nuances, et sans appel. Dans Paris maussade et d’après-guerre, en quête d’aventures amoureuses et à la recherche d’expédients, Monsieur Alphonse se partage entre les bons copains, les rencontres occasionnelles, les prostituées, les catholiques bien-pensants, avec un regard à la fois désabusé et amusé, en plein apprentissage de la vie, et de l’amour, au milieu d’une centaine de galères.

 

Des galères, d’ailleurs, dont il ne se tirera pas tout de suite, car, parmi ses rencontres, certaines sont mauvaises, très mauvaises ; c’est ce qu’il raconte dans son second, son plus beau roman, La Cerise.

 

Beaucoup de gens ignorent que la cerise c’est la guigne, la poisse, la malchance. »

 

 

La Cerise raconte surtout l’époque des petits boulots, des petits trafics, des cambriolages. Séjours en prison, et à l’hôpital, le sanatorium, où Alphonse Boudard écrira ses deux livres La Cerise et L’Hôpital, souvent sous un lavabo, dans les chiottes, pour échapper aux bruits et aux regards des autres. Le premier est un livre écrit en prison, et réécrit, car jugé trop long (plus de 800 pages !). C’est le roman du braqueur, du délinquant, du voyou, de celui qui a la guigne, celui qui voit la malchance lui demeurer fidèle comme un clebs, celui qui a maille à partir avec la flicaille, les huissiers, les juges. Celui qui ne trouve pas encore son chemin, celui de l’écriture, qui le mènera jusqu’à la gloire et la gloriole du Renaudot.

 

La Cerise est une sorte de roman policier autobiographique, écrit dans la langue d’Albert Simonin, de Michel Audiard, de Louis-Ferdinand Céline bien évidemment, mais avec l’âme d’un Blondin, d’un Fallet. C’est un roman vrai, une sorte de roman de vie, déguisé en discussion à rallonges au café du commerce. C’est l’histoire d’une vie dans l’entre-deux, là où l’on s’égare, là où l’on se perd, là où l’on se cherche en attendant d’enfin se trouver. C’est le roman des copains, et des mauvais jours, des couloirs aux portes fermées, une sorte de cantique de la canaille, mais d’une canaille au grand cœur finalement. Des braves gars égarés dans leur nuit, à la recherche de leur lumière.

 

Marc Alpozzo

 

Alphonse Boudard, La Cerise et Le Café du pauvre, La Table ronde, septembre 2018, 8,90 euros

 

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