La littérature, ça paye ! par Antoine Compagnon
Voilà un titre intrigant, quand on sait que seulement 15% des auteurs perçoivent plus de 9000 € par an, soit un revenu mensuel de 750 euros. Et pour que la poésie paye, il faut que le poète soit mort depuis longtemps : Alcools d’Apollinaire est aujourd’hui un best-seller, il s’en est vendu moins de deux-cents exemplaires à sa parution, de 1913 à 1920.
Les écoliers le savent bien, les enquêtes menées auprès des collégiens et lycéens le corroborent : le français, ça n’apprend rien puisque ça ne sert à rien. Voilà une discipline inutile, puisque l’école servirait à obtenir un métier qui paye. L’enseignement doit être rentable, telle est la loi de notre époque libérale. Comme a dit l’autre, à quoi cela sert d’avoir lu La princesse de Clèves ! Le business ou rien…

Antoine Compagnon, aujourd’hui académicien, a consacré sa vie à l’étude de la littérature et à sa diffusion, on se doute qu’il ne va pas en rester à ce triste constat. Plutôt que de rester à décrire le sort des écrivains; il s’intéresse à leurs lecteurs. Après tout, la vox populi, c’est eux ! Le sort de la littérature est entre leurs mains, alors qu’il semble aujourd’hui en danger…
Compagnon fait donc appel à un vieil ami qu’il a d’ailleurs édité dans la collection La Pléiade, il en connait des passages par cœur. Voilà ce que dit, finement et non sans ironie, ce cher Marcel Proust : il remarque que l’administrateur, l’ingénieur, le médecin réussissent mieux dans leur métier, sont plus facilement promus quand ils sont lettrés… La culture littéraire représenterait donc un « avantage compétitif » … si on emploie ici ce vocabulaire d’entrepreneur, c’est que l’argument de Proust est celui d’un judoka : il utilise la logique de l’adversaire pour la retourner contre lui.
Dans la suite de son livre, Antoine Compagnon fait donc l’éloge de la lettrure : il a décidé d’assumer une certaine cuistrerie c’est son petit côté provocateur ! Il est allé chercher ce mot dans un propos de Saint Louis à sa fille Isabelle, qui lui conseille de choisir un confesseur « de suffisante lettrure ».
La littérature est partout !
Finie, la littérature ? Avec la mode du story telling, elle est partout ! Il faut tout mettre en récit pour appâter les foules ! Mais aussi pour gagner son identité, tel est le credo de nouveaux spécialistes du développement personnel : pour bien vivre, il faut être l’auteur de sa vie, d’où le titre de certains ouvrages états-uniens tels que Self-Authoring. À l’université de Colombia, on développe la médecine narrative, décrite comme renforçant la pratique clinique. Une même tendance se développe dans les études de droit sous le titre Law and Literature. Dans les musées on estime qu’un accrochage doit est structuré par un récit, souvent biographique. Et les meilleurs scientifiques ont un talent de conteur : Antoine Compagnon pense à Robert Merton, Grothendieck, Laurent Schwartz, Lévi-Strauss, Foucault, Duby…
Et voilà l’estoc final : les scientifiques utilisent des images et des métaphores, ils pratiquent la poésie sans le savoir ! Des économistes comme Mandeville nous racontent La fable des abeilles, Adam Smith nous fait croire à La main invisible, les adeptes de la tech nous parlent de La révolte d’Atlas. On joue des paradoxes : les vices privés font le bien public (Mandeville), La vertu d’égoïsme (Friedrich von Hayek avec Ayn Rand) nous décrit comment l’intérêt individuel est la condition de la prospérité collective…
Moralité, avec Blaise Pascal : il est bon de joindre l’esprit de finesse à l’esprit de géométrie !
Pas morte, la littérature !
Antoine Compagnon peut donc conclure en toute sérénité : « Le malaise actuel des littéraires me parait illégitime et paradoxal ».
La fréquentation des livres permet de développer un cinquième sens : « Le lettré est moins narcissique, plus distant, moins dupe de lui-même ». Étant plus conscient de la relativité des carrières comme des conseils, du rôle du hasard dans les évènements, il sait mieux exploiter ses atouts et tirer profit des opportunités. Antoine Compagnon a ce mot : « ils réussissent parce qu’ils ne désirent point trop, parce qu’ils jouent ». Et il ajoute : « comme Julien, comme Fabrice, comme Lucien » … sachant que ses premières lectures furent celles de Stendhal et de Balzac. Elles lui furent utiles : sortant diplômé de l’École polytechnique en 1975, il obtint un doctorat d’État ès lettres en 1985…
Mathias Lair
Antoine Compagnon, La littérature, ça paye! Gallimard/Folio Actuel, janvier 2026, 192 pages, 7,10 euros
