Dans la jungle des Bruce : grains de faux Lee

Méfiez-vous des contrefaçons. Certes. Mais les copies sont parfois bienvenues quand l’original n’existe plus ou se fait désespérément rare. Archéologue de la « Bruceploitation », autrement dit de tous les faux Bruce Lee qui ont pullulé sur les écrans après la mort du vrai, Stéphane Noguès a consigné le résultat de ses recherches dans deux ouvrages, l’un sur Bruce Le avec un seul -e, l’autre sur Bruce Li avec un -i

© coll. Stéphane Noguès

Stéphane Noguès a tout juste sept ans lorsque, au milieu des années quatre-vingt, il découvre un peu par hasard le film de Bruce Lee La Fureur du Dragon. La vogue du cinéma de kungfu, même si la diffusion des vidéocassettes a contribué à le relancer quelque peu, n’est alors plus du tout ce qu’elle avait été une décennie plus tôt.

Mais pour le jeune garçon, ce Dragon fut comme une apparition.

Devinant en lui un futur cinéphile, un ami de son père lui fait dans la foulée découvrir méthodiquement, en suivant l’ordre chronologique, les phares de la carrière de Bruce Lee : Big Boss, La Fureur de vaincre, La Fureur du Dragon, Opération Dragon, Le Jeu de la mort, et aussi une chose un peu étrange intitulée Bruce contre-attaque, dans laquelle il reconnaît Bruce Lee, mais un Bruce Lee qui, curieusement, ne se défait jamais de ses lunettes de soleil et dont le cheveu flotte un peu plus au vent que d’habitude. Quoi qu’il en soit, ce film l’enthousiasme nettement moins que les précédents. 

Il a raison d’avoir du vague à l’âme, même s’il ne sait pas encore bien pourquoi. Ce Bruce Lee est en effet un faux. C’est Bruce Le (avec un seul -e). La mort prématurée de Bruce Lee, en 1973, a donné naissance à toute une série de contrefaçons, souvent repérables sur les affiches (pour qui n’a pas appris à lire par la méthode globale) à travers les noms des interprètes : il y a eu ainsi Bruce Li, Bruce Lai, Bruce Lo, Dragon Lee — toutes les couleurs du Sonnet des voyelles de Rimbaud y sont passées…

© coll. Stéphane Noguès

Depuis, Stéphane Noguès, qui ne craint pas de se rebaptiser lui-même Bruce No en certaines occasions solennelles, s’est courageusement aventuré dans cette jungle pour devenir l’un des plus éminents spécialistes des clones de Bruce Lee.

C’est que, comme on dit aujourd’hui, il y a là un vrai sujet. Certes, tout succès entraîne des imitations (plusieurs starlettes à la moue boudeuse furent lancées — avec des succès divers – dans le sillage de Bardot, le cinéma italien s’appliqua à produire diverses « jamesbonderies » dans les années soixante…), mais le cas des clones de Bruce Lee est véritablement exceptionnel. Même les experts sont incapables de fournir le chiffre exact de ces imposteurs : quarante selon les organisateurs, et plutôt une bonne centaine selon la police. À Paris, René Chateau, qui détenait les droits de distribution des « Bruce Lee », passa une grande partie de son temps à poursuivre en justice l’exploitant qui, dans un cinéma situé juste en face du mythique Hollywood Boulevard, se faisait un plaisir de programmer tout un stock de Bruce qui sortaient du Lee. 

Paradoxe : Bruce Lee a donc été l’un des comédiens les plus imités alors même qu’il était, de l’aveu général, inimitable. Car il ne suffit pas de sautiller sur ses jambes ou de pousser de petits cris ou de passer son pouce sous son nez pour être Bruce Lee. Il faut aussi dégager une énergie centrifuge, effrayante, qui semble le plus souvent franchir les limites du cadre de l’écran. Bref, il faut faire passer quelque chose de spirituel à travers la chorégraphie des combats. Et ce secret n’est pas donné à tout le monde.

Toutefois, en l’occurrence, et nonobstant tous les calculs financiers qui pouvaient se jouer là-derrière, les victimes de ces contrefaçons, à savoir les spectateurs, étaient le plus souvent des victimes consentantes, qui savaient que l’imitation est la forme la plus sincère de la flatterie. Les clones de Bruce Lee étaient certes des pilleurs de tombe, mais, à leur manière, ils contribuaient à le faire vivre alors qu’il n’était plus. Cette résurrection, autrement dit cette mise en scène qui au fond ne dupait personne, renvoyait aux lointaines origines, religieuses, du théâtre et du spectacle. Et, plus simplement, elle prolongeait le temps suspendu du fameux freeze frame final de La Fureur de vaincre.

Après un premier ouvrage, Bruce Is Back, consacré à Bruce Le, Stéphane Noguès vient de publier un Fist of Bruce Li, imposant volume de 350 pages dans lequel il scrute et dissèque avec une précision de moine bénédictin la vie et la carrière de Ho Chung Tao (c’est le vrai nom de cet autre imposteur). Les deux titres peuvent être commandés directement sur son site bruceploitation-collector.com.

A suivre, entretien avec Stéphane Noguès

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