L’attrape-mots de Gilles Paris

Avec L’attrape-mots, roman hommage à L’Attrape-cœur de J.-D. Salinger, Gilles Paris renoue à cette part de l’enfance et de l’imaginaire qui fait le sel de la plupart de ses romans. des histoires à hauteur d’enfant, d’une tendresse et d’une dureté qui lui sont propre, et qui façonne un univers riche porté par une langue magnifique. Tous les ingrédients d’un grand Gilles Paris que l’on va retrouver ici, avec en prime un éloge de la littérature et du pouvoir de l’imaginaire.

La petite fille et les mots des grandes personnes

Comme son aîné le petit prince de Saint-Exupéry — matinée d’un peu de Zazie pour la verve, peut-être —, Jade est en difficulté avec le monde des « grandes personnes » et elle se réfugie dans le roman de J. D Salinger. Après de multiples lectures, elle fait de cette œuvre sa propre vie et s’avoue amoureuse, au sens premier du terme, de Holden Caulfield. Ce bourgeois désinvolte qui erre dans les rues de New-York et qui va devenir l’emblème de toute une génération, voire de la jeunesse même. C’est lui, le personnage du roman, que Jade va choisir comme unique amour. Elle sait qu’il s’agit d’un roman, elle n’est pas folle, mais c’est encore plus beau : elle préfère vivre dans l’imaginaire.

Car son réel est plutôt noir. Ses parents sombrent petit à petit, chacun à sa façon, depuis la mort de son petit frère. Et rien ne va vraiment dans sa vie d’adolescente. Son meilleur ami est amoureux d’elle, ce qui complique les choses. Mais c’est surtout sa propre santé qui l’empêche de vivre normalement. Une très contraignante insuffisance respiratoire la conduit fréquemment à l’hôpital, qui devient comme sa deuxième maison. Et son petit monde se réduit à la portion congrue, son soigneur, son médecin, son meilleur ami, et Holden Caulfield comme centre, quasi unique, de toutes ses préoccupations.

« La seule vérité est mon amour excessif pour Holden Caulfield. »

Au fil du récit, la question première — et pourtant vite oublié dans l’emprise qu’à jade sur son lecteur — revient petit à petit : la puissance de l’imagination. Jade est en effet le porteur d’un message essentiel : il est possible de s’évader du tragique de sa vie par la lecture, l’immersion dans le livre, et l’imagination. Mais se pose aussi cette autre question, corollaire : quelle est la limite de cette imagination ? Et dans quelle mesure elle ne se se transforme pas en affabulation… Holden Caulfield dit de lui-même qu’il est un fieffé menteur, alors pourquoi celle qui ne vit, pour ainsi dire, que dans le roman de Salinger, ne le serait-elle pas elle-même ?

Finalement, Gilles paris donnerait raison à Marcel Proust, pour lequel la vraie vie était dans les livres, dans la littérature. Il joue parfaitement la partition du mensonge-vrai dans lequel Jade s’enfonce pour échapper au réel, et emporte son lecteur vers un final bouleversant.

À la citation de Salinger mis en exergue au début du roman, « La vie est un jeu, mais on doit le jouer selon les règles », paroles d’un vieux professeur adressé à Holden Caulfield sur un ton presque paternel, il faut ajouter la réponse de l’adolescent : « mon cul ! ». C’est une révolte de gamin, qui impose au monde des adultes le choc de cette sincérité immédiate, dans le. Et Gilles Paris, avec L’Attrape-mots, lui rend un bel hommage.

Loïc Di Stefano

Gilles Paris, L’Attrape-mots, Éditions Héloïse d’Ormesson, décembre 2025, 157 pages, 18 euros

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