Henry David Thoreau, sur l’amitié
Extrait de Sept jours sur le fleuve, Sur l’amitié est un hommage à son frère par Henry David Thoreau. Car son frère était aussi son meilleur ami, lui qui en eut si peu, et dont il pleure la disparition prématurée du tétanos à 27 ans. C’est à la fois un témoignage bouleversant et une vraie belle réflexion sur ce lien si particulier et si fort.

Les souvenirs contre le chagrin
Thoreau est un solitaire, par choix. Tout ce qu’il dit, principalement dans Walden, de la société des hommes, l’incline à s’en écarter ou, du moins, à ne rien lui devoir. Il prône une autonomie complète. Mais c’est aussi un moyen, renfrogné, de se consoler dans sa rude solitude de l’absence de la seule personne qu’il a considérée comme un ami, son meilleur ami : son frère. Ce dernier est pourtant comme absent des pages qui lui sont toutes dédiées. Comme si le philosophe de la désobéissance et de l’autonomie répugnait, en ces quelques pages, à faire réapparaître la figure tant aimée de son frère, laquelle est pourtant omniprésente.
L’amitié est un idéal, à atteindre et à construire. Il s’agit d’une haute exigence mais aussi certainement d’une des plus belles aventures de la vie. Et l’ermite s’offrira la possibilité de l’amitié, peut-être, en ayant deux chaises dans sa cabanes, luxe absolu pour lui qui les refusait tous : celui de pouvoir, peut-être, accueillir un ami.
De l’amour
Si l’amitié est si importante pour Thoreau, c’est qu’il sait que l’amitié et l’amour sont une seule et même chose, portés sur un objet différent (amitié vient du latin amicitia qui est la traduction latine de la philia grecque). Il en parle d’ailleurs avec beaucoup de respect et de tendresse, de ce sentiment amoureux, lui dont on ne connaît aucune relation. On comprend dès lors le lourd chagrin qui pèse sur Thoreau et le besoin de raconter, dans cette errance fluviale, son lien particulier avec cette part de lui-même qui a disparue. Son frère, son compagnon d’aventure, c’est une part de lui-même dont il esquisse la perte.
L’amitié, c’est ce qui sauve le genre humain, l’individu même, voilà pourquoi il a cette place à part dans le panthéon des belles choses de Thoreau :
Un ami est quelqu’un qui nous fait toujours l’honneur d’attendre de nous toutes les vertus et qui est à même de les apprécier chez nous.
Sur l’amitié n’est pas uniquement un traité sur l’amitié. C’est aussi une longue digression par laquelle descendre le fleuve mémoriel et reformer le couple frères-amis qui a forgé les plus belles années de sa vie. Parmi les réflexions et les souvenirs le lecteur découvrira des poèmes, des pensées sur certains auteurs contemporains, des remarques sur la manière particulière par laquelle Thoreau habite le monde. Cela peut dérouter le lecteur mais c’est oublier que l’auteur descend un fleuve et qu’il se laisse porter. Son émotion très apparente et la portée de ses réflexions font de Sur l’amitié un texte instructif et émouvant. Et la préface de Thierry Gillyboeuf, très précise, vient tout éclaircir.
Loïc Di Stefano
Henry David Thoreau, Sur l’amitié, traduction et préface de Thierry Gillyboeuf, Gallimard, « folio », novembre 2025, 96 pages, 3 euros
