Les Misérables, la série de la BBC

les miz à jour

La télévision française proposait récemment le biopic Victor Hugo, ennemi d’État. La BBC, de son côté, a choisi d’offrir aux Britanniques, beaucoup plus classiquement, une nouvelle adaptation des Misérables. Une de plus ? Peut-être, mais avec quelque chose de plus.

Dominic West dans le rôle de Jean Valjean

On peut raisonnablement gager que les Français pourront découvrir un de ces jours la série de six épisodes d’une heure tirée des Misérables que les Britanniques ont pu voir en janvier, mais il n’est pas sûr qu’elle reçoive le red carpet treatment accordé à la dernière saison de Game of Thrones. Les raisons de cette nonchalance ne sont pas bien compliquées : les Français ont déjà eu Harry Baur, Jean Gabin, Lino Ventura, Gérard Depardieu — et la liste ne s’arrête pas là – pour mettre un visage sur Jean Valjean ; ont-ils besoin d’ajouter celui de Dominic West ? En outre, cet West semble a priori d’autant moins nouveau qu’il n’est pas sans rappeler Hugh Jackman, autre interprète du rôle dans l’un des derniers avatars du roman de Hugo, à savoir l’adaptation cinématographique des Miz, le musical qui triomphe à Londres depuis plusieurs décennies, mais qui n’a jamais vraiment passionné les Français. 

Olivia Colman dans le rôle de Madame Thénardier

Seulement, il n’est pas difficile de retourner ces réserves. On compte à ce jour plus de soixante-dix adaptations des Misérables, pour le cinéma ou pour la télévision. Aucune œuvre au monde n’a connu pareille destinée. Sherlock Holmes ? Maigret ? Hercule Poirot ? Pour ces messieurs aussi la liste serait longue, mais elle se composerait pour chacun de différentes aventures, de différentes enquêtes. En face, Les Misérables sont comme la mer de Paul Valéry — toujours recommencés. S’il y a bien un terme qui ne convient pas à tous les films inspirés du roman de Hugo, c’est celui de remake. Parce qu’on a ici affaire à l’une de ces choses étranges qu’on appelle mythes, autrement dit à une œuvre d’art capable de renaître à travers les siècles en n’étant chaque fois ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre.

Ellie Bamber dans le rôle de Cosette

Il y a, bien sûr, des passages obligés dans Les Misérables. Le vol des chandeliers de l’évêque, le seau d’eau de Cosette, la mort de Gavroche… Quel scénariste serait assez fou pour omettre ces scènes ? Nous les avons déjà vues des dizaines de fois ? Peu importe. Elles nous émeuvent encore et encore, parce qu’elles ne valent pas seulement pour elles-mêmes : chacune d’elles remet en jeu toute la suite du récit. C’est sans doute en ce sens que Verlaine a pu parler de la « prolixité laconique » de Hugo.

Lily Collins dans le rôle de Fantine

Mais, évidemment, les thèmes n’ont d’intérêt que s’ils admettent des variations. La principale variation dans la version BBC des Misérables a déjà fait hurler certains intégristes. Il est vrai qu’elle est inattendue : Javert est interprété par un acteur noir, David Oyelowo. Javert a par le passé été incarné par des acteurs de toutes les couleurs, puisqu’il y a eu des versions égyptiennes, indiennes, japonaises des Misérables. Mais, dans tous ces cas, la transposition était totale : Valjean aussi, Cosette aussi étaient égyptiens, indiens ou japonais. Or, ici, le temps et le lieu restent ceux du roman. Waterloo est là (c’est même avec Waterloo que s’ouvre le premier épisode), Paris est là (même s’il a été reconstitué pour l’essentiel à Sedan), et les barricades sont bien celles de l’enterrement du général Lamarque en 1832. Avec toute la bonne volonté du monde, il est difficile d’admettre, dès lors qu’on recherche une vérité quelque peu historique, qu’il ait pu y avoir un officier de police noir dans cette France de la première moitié du XIXe siècle… Mais c’est précisément là le coup de génie de cette adaptation : en faisant de Javert un Noir, en osant pareil anachronisme — soit dit en passant, on trouve d’autres comédiens noirs dans des rôles un peu moins importants —, elle fait des Misérables, aux yeux des ricaneurs, un épisode de Star Trek, mais, si l’on est honnête — car il ne faut pas plus de deux minutes à David Oyelowo pour emporter le morceau —, elle confirme définitivement le statut mythique de l’œuvre de Hugo… et, par les temps qui courent, s’affirme comme un manifeste inattendu, mais lumineux, contre le Brexit et pour les États-Unis d’Europe dont rêvait le député Hugo. D’ailleurs, si, dans la version originale, les dialogues des protagonistes sont évidemment en anglais, les gens qui passent à côté d’eux dans la rue, les représentants de l’ordre, les insurgés parlent, hurlent, jurent en français dans le texte.

L’étonnant David Oyelowo dans le rôle de Javert

Ce cosmopolitisme n’enlève rien au message social des Misérables, mais il permet en plus de souligner l’importance de l’interrogation métaphysique, constante chez Hugo, sur le bien et le mal. Spécialiste des adaptations des grands classiques de la littérature du XIXe siècle, le scénariste Andrew Davies met en place les différents éléments de l’histoire à travers un très ample montage en parallèle où se combinent, simultanément donc, l’histoire de Jean Valjean, celle de Cosette et la grande Histoire — puisque, comme nous l’avons dit, tout commence à Waterloo, le lendemain de la bataille, précisément — et l’on se rend peu à peu compte que le happy end des Misérables est très relatif puisque cette symphonie ne raconte pas autre chose que le voyage vers la mort de presque tous ses personnages : tout homme devrait savoir que le jour de sa naissance est déjà le dernier jour du condamné. Les victoires sur la mort et sur l’injustice existent, mais ce sont toujours, telles les périodes de liberté de Jean Valjean, d’éphémères parenthèses. On peut, certes, terminer sur un plan des chandeliers de l’évêque et voir en ceux-ci comme les jambages d’une porte conduisant à un monde meilleur, mais ce plan n’est ici que l’avant-dernier. Disons, sans entrer dans les détails, que le réalisateur Tom Shankland ajoute un post-scriptum glaçant qui vient indiquer que l’humanité a encore beaucoup d’efforts à faire pour que l’admirable note d’intention de Hugo qui ouvre Les Misérables (1) soit autre chose qu’un vœu pieux et qu’il reste encore de nombreux Gavroche à travers le monde, même s’il nous plaît de ne pas les voir.

FAL

(1) « Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. »

Les Misérables. Six épisodes d’une heure. Réal. : Tom Shankland. Scénario : Andrew Davies (d’après l’œuvre de Victor Hugo). Avec Dominic West (Jean Valjean), David Oyelowo (Javert), Adeel Akhtar (Thénardier), Ellie Bamber (Cosette).

Coffret B-r et coffret DVD déjà disponibles sur amazon.co.uk (pas de sous-titres français, mais des sous-titres anglais).

À LRL 

Laisser un commentaire