Pierre Charras, derniers feux : « au nom du pire »

« Ses sentiments se prenaient toujours les pieds dans la honte et ses performances amoureuses, qui du coup n’en étaient pas, en souffraient. Combien de fois, désolé, avait-il été confronté à l’immense patience des femmes. Et à leur secrète frustration. »

Une petite ville de province pendant les Municipales de 1995. Le maire en place depuis vingt-cinq ans vacille pour la première fois. Entre les deux tours, le Parti envoie Goneau sur le terrain – un professionnel de l’ombre chargé de sauver la situation. Cet antihéros chabrolien, cynique, pitoyable et désabusé, va devoir se débrouiller sans le principal intéressé, puisque ce dernier semble s’opposer à toute action sous-marine.

C’est donc au contact exclusif de la séduisante chef de cabinet, du fidèle secrétaire et de la femme de ménage de l’hôtel de ville que l’agent développe sa stratégie, comme on mène l’enquête, tout en préparant déjà l’assaut. L’occasion d’échanges incisifs en coulisses, mais aussi de confessions nocturnes, avant que Goneau ne finisse par tomber des nues devant l’inexprimable, renvoyé à son existence fantomatique, dérisoire.

 

« Les enfants des bourreaux sont des enfants, pas des bourreaux. »

Ce roman posthume de Pierre Charras, décédé en 2014, s’articule autour d’un huis-clos chargé de ténèbres où la comédie de mœurs et le thriller politique glissent subtilement vers un drame plus profond, porté par des voix anciennes, de celles qui mettent brutalement à genoux, par honte, humilité ou lassitude. Quelques lumières, cependant, percent çà et là, au détour d’une maladresse ou d’un élan contrarié, comme si les petites bassesses masquaient des mirages effondrés.

Un dernier livre étonnant d’un auteur qui savait exprimer le vertige du désenchantement, sans craindre d’en sourire, à travers des personnages aussi dérangeants qu’attachants.

 

Arnault Destal

Pierre Charras, Au nom du pire, Le Dilettante, octobre 2017, 260 pages, 16 euros

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