WildC.A.T.S  Évolution, les années 1990 d’Alan Moore

Alan Moore au creux de la vague

Au début des années quatre-vingt-dix, Alan Moore, génial scénariste de Watchmen, s’est fâché avec Marvel et DC. Ses dernières créations n’ont pas connu le succès escompté et sa grande série Big Numbers avec Bill Sienkiewicz, restera inachevée. Pendant ce temps, des dessinateurs de chez Marvel ont fondé Image et ont remporté un énorme succès avec des séries survitaminées, souvent violentes, et au scénario simpliste. Il en est ainsi de Wild.C.A.T.S de Jim Lee : Jacob Marlowe et son équipe affrontent les maléfiques Daemonites afin de sauver la Terre de leur emprise. Ils ne font au fond que continuer une guerre commencée par la race des Khérubims dont Marlowe est issue. C’est au fond un décalque des Avengers et des X-Men, un personnage comme Grifter évoquant Wolverine, la belle Vaudou et Zélote se situant entre Jean Grey, Storm et Elektra. A priori, c’est loin mais alors très loin de la démarche d’Alan Moore. Mais ce dernier ne veut plus déconstruire les comics ou ses héros comme dans Watchmen. Il veut au contraire les ré-enchanter, les questionner aussi, à sa façon non-conformiste.

Tout était faux !

A la suite du crossover Wildstorm Rising, le monde croit morts l’équipe des Wild.C.A.T.S (à part Grifter). La sœur de Zélote, Savant, décide alors de recruter une nouvelle équipe : ce seront donc Tao, un être suprêmement intelligent, le frère de Grifter, et une cyborg psychopathe nommée Maxine. Leurs premiers pas sont plutôt violents, au grand désespoir de Majestic (le superman local). Ils ne peuvent pas savoir que l’équipe originelle est toujours vivante, débarquant bientôt sur Khéra, planète d’origine de Marlowe et Zélote. Et là surprise : la guerre contre les Daemonites est finie depuis deux siècles ! Marlowe redevient le seigneur Emp et Zélote rejoint ses sœurs de la Coda, méprisant bientôt ses anciens partenaires, membres de races inférieures. Le pire attend Vaudou à cause de ses gênes daemonites : elle est reléguée dans un ghetto avec ceux-là même qu’elle affrontait sur Terre. Et les complots politiques commencent…

Déconstruction et reconstruction

Alan Moore procède souvent de cette façon : il déconstruit la série qu’il reprend et propose une nouvelle vision des personnages. C’est ainsi qu’Alec Holland, dès le premier de Swamp Thing de Moore, apprend qu’en fait il est une plante qui se prend pour un humain. Ici, les Wild.C.A.T.S comprennent qu’ils se sont battus pour rien, au nom d’une planète au fond raciste… ça pique forcément un peu et ensuite Moore les ramène sur Terre, où le face-à-face entre les anciens et les nouveaux donnent lieu à des scènes savoureuses et parfois tragiques. Car ces personnages doivent désormais se trouver une raison de vivre. Si les histoires de Moore sont solides, le dessin est par contre inégal : Travis Charest est plein de talent mais certaines planches sont bâclées. Jim Lee, quand il est là, est prodigieux mais partage le dessin avec Richard Bennett ou Pat Broome : un patchwork. Ce volume est en tout cas un bon indice de l’évolution de Moore et de son discours sur les comics, contemporain de son travail sur Supreme où il mettait en abyme le mythe de Superman. A (re)lire.

Sylvain Bonnet

Alan Moore & Travis Charest & Jim Lee & Richard Bennett, WildC.A.T.S  Évolution, traduit de l’anglais par Alex Nikolavitch & Jérôme Wicky, Urban comics, novembre 2023, 432 pages, 35 euros

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