La double mort de Marc Bloch, les pièges de la mémoire nationale
Fusillé par les Nazis en 1944, Marc Bloch n’est pas seulement une figure héroïque de la Résistance. Dans un essai bref et incisif, Alya Aglan montre comment l’historien a connu une seconde mort, plus silencieuse : celle de l’oubli et des simplifications de la mémoire nationale.
Une mort puis une autre
Il y a des morts qui ne passent pas. Et puis il y a celles que l’on inflige deux fois.
Dans La double mort de Marc Bloch, Alya Aglan ne raconte pas seulement l’exécution de Marc Bloch par les nazis en 1944. Elle interroge un phénomène plus insidieux : celui d’une disparition prolongée, rejouées dans les oublis, les silences ainsi que la reconstruction nationale.
Une historienne de la guerre et des mémoires

Professeure d’histoire contemporaine à la Sorbonne, spécialiste reconnue de la Seconde Guerre Mondiale, l’autrice de cet ouvrage consacre ses travaux aux engagements, aux résistances et aux usages publics du passé. Son œuvre explore les zones de tensions entre histoire et mémoire, entre faits et récits. Ce livre s’inscrit naturellement dans ces travaux. À travers les pages, on lit pour comprendre non seulement ce qui s’est passé mais aussi ce que l’on en fait.
Marc Bloch, une conscience française
Figure majeure de l’historiographie, cofondateur des Annales, résistant exécuté : Marc Bloch pourrait n’être qu’un héros unanimement célébré.
Mais Alya Aglan refuse cette vérité de l’hommage figé.
Pour elle, la vérité est plus inconfortable : Marc Bloch fut d’abord exclu de la société française par les lois antisémites du régime de Vichy. Il fut privé de ses fonctions enseignantes avant même d’être assassiné. Une première mort donc civile et symbolique que la mémoire officielle a longtemps laissées dans l’ombre.
Une enquête sur la mémoire
Le cœur du livre part donc de cette question : comment fabrique-t-on un héros ?
A travers les commémorations, les discours et les usages politiques, Alya Aglan démonte les mécanismes d’une mémoire sélective. Elle nous démontre avec brio que célébrer, c’est aussi choisir et donc oublier.
L’historienne face au mythe
En historienne rigoureuse, Alya Aglan restitue donc à Marc Bloch sa complexité. Son approche est précisevoire chirurgicale. En peu de pages, elle déconstruit le récit national pour en revenir à l’essentiel : les faits, les contradictions ainsi que les zones d’ombre.
Car l’histoire dans ces pages n’est pas un récit consolateur. C’est un travail critique.
Un livre nécessaire
À l’heure où les mémoires s’entrechoquent et où le passé est constamment mobilisé dans le débat public, ce livre agit donc comme un rappel salutaire.
Car comprendre Marc Bloch, c’est aussi comprendre notre rapport à l’histoire ainsi que de construire des figures exemplaires.
Au final, il s’agit d’un petit essai bref mais dense qui nous livre une réflexion brillante sur la mémoire nationale. Pour moi, il s’agit d’une lecture indispensable pour qui s’intéresse à l’histoire mais aussi et surtout à ses usages.
Franck Dupire
Alya Aglan, La double mort de Marc Bloch, Flammarion « Champs Histoire », mars 2026, 120 pages, 6,50 euros
