Connaître une femme d’Amos Oz

Le roman que j’ai cru éternel va mourir…

Désormais à sa règle majeure, unique à la vérité, l’obligation de dissoudre le message, les informations dans la prose et l’action,  sans que jamais l’impression de lire un guide touristique, une histoire de la cuisine, de l’adultère ou du cinéma, un tract, manuel d’économie ou de gouvernance qu’importe, ne s’impose;  presque tout le monde, particulièrement en France, déroge. 

Seul, Amos Oz

Connaître une femme n’a sans doute pas été considéré comme un de ses romans majeurs puisque, paru en Israël en 1989, il ne sera traduit  que cinq ans plus tard et en poche, posthume, en 2021. Pourtant, au zénith de ses moyens de romancier, Oz y livre une énième variation de son thème favori : comment le politique,  lové dans la moelle des os des citoyens, détruit ou reconstruit les âmes. 

Ici en apparence le roman d’une andropause, celle de Joël Raviv, 47 ans, ancien des Services, qui après la mort accidentelle de sa femme, décide de battre retraite. Le livre fait, de sa lente déprime et non moins certaine chute dans l’aboulie,   l’occasion d’une descente en rappel dans les profondeurs d’un homme, aussi d’un pays, rongé par ce cancer dont la métastase première fut et demeure  « le refus arabe »  :  le refus de voir s’installer ne serait-ce  qu’un « foyer national juif »  déjà en 1921 après le départ d’une autorité ottomane qui,  à nombre de clans et de familles « palestiniennes »,  avait assez bien convenu.  

Aucun responsable, notable, n’a jamais accepté le retour en Israël, la bonne vieille Palestina romana, ou nouvelle Palestine, de juifs organisés.

Torts partagés. Responsabilité illimitée des ci-devant puissances coloniales, française et anglaise, traité de Versailles, la faute à Bonaparte, à Lawrence d’Arabie, à Gertrud Bell et au « Bureau arabe », la faute à Hitler et à son allié le Grand Mufti de Jérusalem, selon lui « un homme qui, en politique ne fait pas de sentiment. Il a les cheveux blonds et les yeux bleus. Il semble qu’il ait plus d’un ancêtre aryen. Il n’est pas impossible que le meilleur sang romain soit à l’origine de sa lignée » et aux Français qui l’ont traité en prince en sa prison et l’ont libéré ! La faute  aux rois de France qui avaient au XIIe siècle expédié les juifs au diable : en Pologne, en Ukraine, en Russie ;  la faute à Nicolas Ier et à Nicolas II ; la faute à l’interdiction faite aux Chrétiens de pratiquer l’usure et le prêt sur gage et l’obligation faite aux juifs, par décret,  de s’y adonner,  sous peine d’expulsion, si le sionisme a succédé au sabbataïsme !  Il faut bien que les damnés de la terre, un beau matin,  comme les descendants d’esclaves  aujourd’hui se réveillent et qu’ à l’aube, en lieu et place d’impossibles cocoricos,  les misérables,  du tréfonds de leurs âmes ravagées de terreur, crient Jewish Lives Matters, ce que firent le médecin russophone Pinsker appelant ses frères en souffrance à l’autodétermination, Moses Hess et Théodore Herzl. Pourquoi les premiers sionistes sont-ils demeurés sourds aux voix d’Isaac Epstein et de Moshé  Simansky qui les priaient de dialoguer avec les Arabes, c’est là la matière du dernier chef-d’œuvre d’Oz, Judas, paru en 2016 en France…  

Pas la faute des juifs si ni l’Ouganda ni Madagascar ni le Texas ni la Jamaïque ni l’Angola ni l’Alaska, la Mandchourie, la Crimée, le Kenya, le Surinam, la Tasmanie, l’Argentine, le Far-West…,  aucune des terres pressenties n’a accepté de leur servir d’ « asile de nuit »  entre 1933 et 1945 mais au contraire chacun les a abandonnés dans cette nasse infâme, qu’on dit Europe. Zélée et collaborationniste du Nord au Sud et d’Ouest en Est,  le Vieux Continent les a vendus  pour un surcroît de honte et un bien maigre profit. Le crime alors était crime d’état et les survivants et leurs fils ne doivent leur salut qu’à des hommes d’honneur qui firent fi de la peur du gendarme et ont désobéi, en France par exemple, sourds à la voix et aux admonestations  des plus célèbres de leurs intellectuels et coqueluches  du temps, les Maurras, Daudet, Goncourt, Morand, Drieu, Céline, Rebatet et j’en passe… simplement émus par les nattes et les genoux cagneux des gosses et des vieillards grabataires en partance pour de prétendus camps de travail.    

Ensuite évidemment à ce “refus arabe”, à cette coalition du monde arabophone  de 1948, les survivants,  aguerris par  des années de luttes dans les forêts et les ghettos de l’Europe de l’Est, ont répondu par une victoire inespérée vite transformée – occupation oblige – en injustice caractérisée,  doublée et c’est là la grandeur d’Amos Oz d’une obligation de se tenir sur ses gardes toujours, de vivre dans la surveillance et la paranoïa à moins que ce ne fut dans le déni. 

Le déni : là est le point et tout le génie du roman

Joël et sa femme  Ivria auraient pu être heureux.  Ils s’aimaient, se désiraient, et jusqu’à la naissance de leur unique enfant, Netta, une fille à tendances épileptoïdes, en dépit des absences répétées de Joël, le couple aurait mûri et vieilli comme vieillissent et mûrissent les couples,  en amitié et en confiance. L’épilepsie – haut mal etc… – n’étant pas chacun le sait une maladie ordinaire, les interprétations de ses séquences capricieuses pullulent,  aussi la mère se refuse à y voir une maladie mais simplement la manifestation du mal être du couple quand le père préfèrerait confier sa fille à la Faculté, laisser la parole et la main aux médecins. À partir de là, le coupe se disloque. La femme reprend ses études, retourne à l’Université, s’enferme des journées entières à relire les Brontë, ces femmes qui, les premières ont déchiré les brumes des psychés féminines, tandis que Joël, perpétuellement en service,  loin des siens,  nourrit seul la famille et affronte des démons d’une nature différente avec le même profit : une âme ravagée par les missions secrètes ou par les tourments de la maternité sont âmes malades qui,  peu à peu, ensemble et séparées, s’enfoncent dans le mal-être, la haine, la jalousie et la détresse, à l’instar du pays entier. En l’absence d’idéal commun, ni un couple ni une cité ne sauraient se dire heureux. 

La référence de Oz aux Brontë n’est pas là par hasard et depuis La boite noire,  le lecteur sait que Oz s’est donné pour tâche – outre d’être l’observateur vigilant et « équinanime » du drame arabo-hébreu -d’arpenter le continent noir du bon docteur Freud  et de dire la nécessité,  qu’ont l’homme et la femme de trouver un accord pour que la vie, comme une chanson douce,  s’écoule paisible et triste certes mais là encore dans la paix. Le suicide de sa jeune mère l’aura hanté toute sa vie, rendu sensible au moindre accroc et à ses conséquences. 

Dans l’économie d’une vie de couple, l’attention aux enfants constitue la plus délicate des matières où l’hystérie, les phénomènes de compensation, les souvenirs d’enfance tiennent, inconscients et violents, la place centrale. Inutile de vous dire vous redire ce que vous savez, Amos Oz est l’ami des femmes contre elles-mêmes, comme il est demeuré le petit garçon, héros de son premier roman, souffrant de l’injustice de ses pairs et trouvant refuge auprès de l’ennemi-ami, un soldat mandataire. 

Seules, la justesse et l’exactitude des mouvements des âmes font le vrai d’un roman et non son réalisme de clichés,  glanés dans les faubourgs de Paris par Zola ou les guides touristiques par Balzac et Hugo. Balzac et Hugo ne sont grands qu’à l’instant où ils engendrent Esmeralda ou la cousine Bette, Madame de Chevreuse ou à Monseigneur Myriel,  Frollo, Vautrin ou encore Quasimodo ou le colonel Chabert.  Aujourd’hui, le personnage semble s’être fait la belle, dûment remplacé par un Je qui, en tous points, est l’auteur ou son frère, se coltine au monde comme il va mal et prétend créer du roman avec un background de sociologie de surface – peut-être un pléonasme ? -, il suffit de donner le métier du héros, son origine sociale ou ethnique voire son orientation sexuelle  pour que se mette en place, comme par magie, la connivence  du lecteur, sans doute encore un des méfaits d’une démocratie, qui au lieu de se vouloir élitisme pour tous selon la formule d’Antoine Vitez,  n’est qu’un gloubi-boulga de stéréotypes, partagés  par des cancres prétentieux et fiers de l’être. 

Oz est donc selon moi un des plus grands romanciers de ce siècle par cette méthode, sienne, de tenir secret le point nodal, central : le refus arabe, tôt suivi par  la « situation » — l’euphémisme par lequel les Israéliens désigne l’occupation — et de conter de livre en livre, cela a un beau nom, Lecteur, ça s’appelle une œuvre,  mille récits,  qui tous aboutiront au même résultat :  dire le mal de vivre en fouaillant les profondeurs des personnages. Instruit, de  leurs manières de faire l’amour, se nourrir, rêver et agir, le lecteur se voit invité à partager cette intimité que lui refusent bien involontairement ou pas   ses amis,  ses amants,  ses enfants. Des personnages et d’eux seuls nous savons le mystère, c’est peut-être là d’ailleurs une des fonctions de la lecture.  Ainsi agissait — en absence même de ces détails — le Perec des Choses, renvoyant le lecteur à cette absence même d’intimité qui distingue la postmodernité d’autres temps affreux qui avaient précédés,  comme hier l’auteur d’un des plus romans français jamais composé sur le thème cher à Truffaut de L’homme qui aimait les femmes, Georges Ribemont Dessaignes en son Monsieur Jean et l’amour absolu qui, bien avant les Particules élémentaires et tous les romans épigones,  disait à sa manière moins bavarde que le grand Bernanos  la France,  paroisse morte, sa banlieue vide et triste, sans croire à l’instar d’un Céline qu’en la vidant de ses youpins et de ses rastaquouères, on la revivifierait.

Handke,  un autre géant, l’a écrit de l’Autriche, et comme il n’est de bon romans que ces romans qui content le lent grignotage que le défaut d’espérance cause aux âmes, les vrais désespérés ou ceux qui tiennent la pause, toujours  sont piètres  romanciers.  Ne parlons ici  pas de ceux qui croient au retour du religieux, au miracle égotique de la conversion ou autres balivernes.  Le roman n’attend rien du ciel ni même du fantastique  et tout de la Romancie, ce pays féminin où Raison et Sensible ensemble s’accordent comme violons contre barbarie, violences et dicktats. 

Comme Monsieur Jean et l’amour absolu constitue l’apogée du roman français, Oz constitue la figure du romancier absolu en son temps, nôtre. 

Au-delà de la question israélienne, regarder Joël nourrir les chats errants,  s’occuper hystériquement de son jardin,  bricoler : faire de sa maison son unique royaume,  en « beaufitude », en servilité, en égotisme et en délire,  et tenter d’empêcher Netta,  son adolescente « fragile »,  de s’émanciper  : partir au service, flirter et s’installer avec un garçon de son âge,  c’est,  pour moi entendre jacasser dans les douches,  les matrones de la piscine municipale où je prends mes quartier :  écouter et sentir la peur et le désir vengeur de castration et d’excision les tourmenter,  qu’elles surveillent avec sévérité et volupté sadique les devoirs ou préparent son goûter à celui qui s’en va passer ses concours, comme si priver de liberté et de vie leurs gamins, les étouffer de leur prétendu amour avait possédé  le souverain  pouvoir de leur rendre leur jeunesse : celle de Joël et d’Ivria qui, sans un mot,  s’étaient jetés, l’un sur l’autre,  derrière le verger du moshav,  à travers champs, à l’instant où le jeune Israël, avec l’insolence de son âge, s’imaginait avoir un avenir. 

Ce souci petit bourgeois à l’assaut de l’Humanité marque sans doute la fin de l’aventure humaine et plus sûrement la fin du roman. 

Grâces soient rendues à Oz d’avoir, 50 ans durant,  réenchanté nos vies, d’avoir in fine fait triompher la vie,  ici sauvé la jeune Netta, cette adolescente ingrate et prétendument laide,  que nous fûmes presque toutes – ne sont pas Claire Chazal, Marion ou Brigitte M,  les reines de la Promo,  qui veut ! – et d’avoir reconduit son père, ce brave Joël, à la place congruente à tout homme, à l’écoute des souffrances véritables et non pas au parloir de la prison volontaire,  que chacun aujourd’hui,  avec une délectation morose,  se construit,  légitimant son torride égotisme par la peur légitime du monde comme il va mal.

Joël abandonna toute velléité de résistance.  Désormais, les yeux las mais grands ouverts, il se bornerait, faute de mieux, à scruter, sans mot dire le cœur des ténèbres – dût-il se concentrer sans jamais relâcher sa vigilance, heure après heure, jour et nuit, durant des années -, dans l’espoir de contempler l’instant fulgurant, unique, où se déchirerait brusquement le voile, où se produirait l’illumination, le vacillement fugace qu’il ne faut, à aucun prix, manquer ou mésestimer. Car peut-être révèle-t-il ce en face de quoi nous ne sommes qu’émotion et humilité.  


À lui, entré dans le néant des choses, shalom akhshav, « la paix  maintenant » et seulement maintenant et à Toi, son lecteur, la plénitude de la lecture d’un roman digne de cette appellation désormais presque toujours mensongère.    

Sarah Vajda

Amos OZ, Connaître une femme, traduit de l’hébreu par Sylvie Cohen, Gallimard, « folio », novembre 2021, 384 pages, 8,60 eur

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