Avant l’Escaut de Franck Venaille, la majesté de la poésie

Il arrive que l’actualité éditoriale tienne de la divine surprise. En publiant sous le titre de Avant l’Escaut l’œuvre poétique que Franck Venaille a publiée entre 1966 et 1989, les éditions de L’Atelier contemporain vienne combler une attente partagée par les connaisseurs de l’œuvre de l’auteur.

Franck Venaille, né François, comme Villon (lui-même l’a souligné), est né en 1936, disparu le 23 août 2018.

Au cours d’environ cinquante années de création (de Journal de bord en 1961, œuvre reniée ensuite à L’enfant rouge, publié posthume en 2018) Franck Venaille a publié de nombreux « recueils », auprès d’un nombre non moins conséquent de maisons d’édition. Dans cette création La Descente de l’Escaut (Obsidiane, 1995, puis republié dans la collection Poésie de Gallimard avec quelques modifications) nous apparaît comme la pierre de touche de l’ensemble de l’œuvre – point d’aboutissement où viennent se fondre et se sublimer les obsessions qui animent, ou minent le poète depuis l’origine, permettant d’envisager un nouveau départ, si l’on peut dire, dans une création porteuse d’une grande cohérence.

La Descente de l’Escaut : un partage des eaux

Majestueux, le poème de La Descente de l’Escaut a été écrit en réaction à la maladie de Parkinson dont le poète ressent les atteintes dès 1989. La réponse sera une espèce de voyage initiatique, de la source, l’origine de l’Escaut, jusqu’à son embouchure, au gré du fleuve, parmi terres basses et noyées, brumes, souvenirs de guerres anciennes, très anciennes même, guerre de Cent ans, guerre(s) mondiale(s), avec des échos du Voyage d’hiver de Müller et Schubert, des chevaux paissant dans des sortes de polders, lieux maléfiques, ponts d’autoroute, moyens de navigation variés, estaminets… La suite de l’œuvre sera publiée au Mercure de France, formant in fine, un bel ensemble.

Avant l’Escaut propose une réédition des onze titres que Venaille avait publiés jusqu’à 1989. Journal de bord I et II ayant été écartés de cette publication conformément aux souhaits de l’auteur, le lecteur se trouve en présence des titres suivants : Papiers d’identité (1966), L’Apprenti foudroyé (1969), Pourquoi tu pleures, dis pourquoi tu pleures ? Parce que le ciel est bleu…parce que le ciel est bleu (1972), Caballero hôtel (1974), Noire : Barricadenplein (1977), La Guerre d’Algérie (1978), Jack-to-jack (1981), La Procession des pénitents (1983), Cavalier cheval (1986), Opera buffa (1989).

Une publication qui vient à point nommé

Pour lire ces textes, il était jusqu’alors nécessaire de recourir aux services de la librairie en ligne spécialisée dans le marché de l’occasion. Parfois le hasard permettait d’entrer en possession d’un ouvrage portant un envoi de l’auteur. Précieux talisman.

Les deux éditeurs, universitaires, Stéphane Cunescu et Marc Blanchet, signent l’un une préface, l’autre une postface, l’une présentant de manière synthétique le poète Venaille (un artiste est la somme de ses obsessions) devenu objet d’étude, même passionnée, l’autre un inventaire raisonné des onze titres déjà nommés. L’ensemble composant un ouvrage de 750 pages, de fort belle facture.

Le lecteur va ainsi découvrir le Venaille de l’origine, qui ne diffère pas fondamentalement du dernier Venaille.

Un langage poétique d’une grande âpreté

Il semble difficile, dans cet ensemble, de proposer un choix de textes, tant ils sont abondants, et de qualité. Le lecteur doit croire sur parole. Il doit savoir que l’œuvre de Venaille est une œuvre du verbe-haut, qui en somme, même si le terme est galvaudé, ne transige pas, explore les tréfonds, les marnes, les grands espaces noirs, envisage le moi comme un puits de mine d’où extraire encore et encore de la matière brute : enfance blessée, guerre infâme, vie urbaine, noirceur, maladie, mort, etc.

Une œuvre à lire, absolument :

Celui qui n’a jamais voulu se châtrer n’est qu’un chien Moi je dis le mot désespoir J’écris le mot désespoir avec le pâle sourire de celui qui sait Qui est déjà mort Qui vit à côté de lui-même attentif à la vie quotidienne l’âme enterrée déjà Je ne termine plus mes phrases Bientôt plus aucun son ne sortira de ma bouche J’attendrai comme celui assis sur sa valise dans une gare Sans billet Sans raison de partir Sans envie et bientôt curieusement sans douleur comme sous la torture Je n’ai rien dit N’ai rien avoué moi qui pourtant sais tout Maintenant n’écoute que mon sang familier Observe des heures la pulsation régulière à mon poignet Poi-gnet Poi-gnet Poi-gnet Serait-ce cela la mort Ce détachement de soi Cette absence en soi-même Ce calme plat de la non espérance Du non désir aussi avec mon sexe ridicule porté comme une blessure à peine secrète Est-il l’heure Est-il déjà l’heure Les murs m’observent M’entourent Se referment sur moi qui n’aurai bientôt plus de peau Plus de larmes Moi qui ai tant pleuré sur moi Hier encore lorsque je vivais Mais est-ce bien cela vivre cette perpétuelle déchirure il devait bien y avoir autre chose  que je n’ai pas su voir.

Ainsi commence Pourquoi tu pleures (page 125). Il serait possible d’effectuer bien d’autres sélections, que le constat serait encore le même : l’œuvre puise au cœur même de l’intime, avec une sorte d’impudeur, que le poète assumait, l’écriture devenant par là-même une sorte d’épreuve douloureuse. On perçoit quelque chose d’une exigence de sainteté, on pense à Origène et à sa mutilation. Le poète Venaille a souvent été présenté comme en guerre. C’est presque une évidence. On ne peut qu’être sensible à la force du texte, à sa noirceur. Il existe un noir-Soulages ; n’existerait-il pas aussi un noir-Venaille ?

Il ne reste plus au lecteur qu’à ouvrir Avant l’Escaut, et à plonger dans l’univers du poète.

Didier Gambert

Franck Venaille, Avant l’Escaut, Éditions l’Atelier contemporain, préface de Marc Blanchet, octobre 2023, 750 pages, 30 euros

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