Censure d’État : Cinéma, mœurs et politique autour de 1968

émotions de censure

En 1965, le président de l’Union nationale du personnel en retraite de la gendarmerie et de la garde républicaine réclama l’interdiction du film Le Gendarme à New York, avec Louis de Funès : cette comédie attenterait à l’image des gendarmes. Si cet exemple ne suffit pas pour vous convaincre que la censure peut être un sujet passionnant, vous en trouverez bien d’autres dans l’ouvrage de Georges Meyer Censure d’État.

Un ouvrage universitaire ne serait pas vraiment universitaire s’il ne distillait une large dose d’ennui, et l’étude de Georges Meyer intitulée Censure d’état — Cinéma, mœurs et politique autour de 1968 n’échappe pas à la règle. Mais, en l’occurrence, le sujet traité fait que les pages les plus ennuyeuses sont aussi extrêmement drôles.

L’ennui naît de ce que l’auteur se croit tenu de préciser dans chaque page où, quand, comment tel secrétaire d’État s’est entretenu avec tel membre de la commission de censure sur la nécessité de couper telle séquence dans un film ou d’interdire tel film aux moins de dix-huit ans. Mais, si cette débauche de précisions factuelles ne nous était pas donnée, nous aurions parfois bien du mal à admettre que ce dont on nous parle a vraiment existé. Citons par exemple, en 1964, cette « note interne » du ministre Alain Peyrefitte dans laquelle il envisageait d’autoriser uniquement les filles à voir le film Les Amitiés particulières — inspiré d’un roman de son cousin Roger Peyrefitte — et de l’interdire totalement aux garçons, puisque le thème de l’homosexualité masculine qui domine dans l’histoire ne ferait probablement « ni chaud ni froid » aux premières, mais risquait fort de traumatiser les seconds.

S’il est difficile de ne pas éclater de rire face à pareille absurdité, il faut cependant voir qu’elle n’en est pas moins directement liée à l’essence même de l’art, à savoir son pouvoir de suggestion. De même que le plus important dans un texte littéraire est souvent entre les lignes (puisque, comme l’a dit Proust, « la littérature, c’est la métaphore »), les images les plus frappantes au cinéma sont souvent entre les images ; autrement dit, ce sont des images qu’on imagine. Nous avons tous fait, ou plutôt vécu cette expérience : curieusement, nous ne retrouvons pas, lorsque nous revoyons un film que nous aimons, des images que nous étions pourtant sûrs d’avoir vues. Aujourd’hui encore, malgré l’abondance de livres parus sur Hitchcock, il est bien difficile de savoir si la fameuse scène de la douche dans Psychose inclut ou non des plans où l’on voit la lame du couteau pénétrer dans la chair de la victime.

Ce qui compte, ce ne sont donc pas tant les mots ou les images que l’effet produit (1). Mais les ciseaux de la censure s’accommodent mal de cette architecture du vide. Ils peuvent couper ce qui est ; ils ne sauraient couper ce qui n’est pas. Et la situation, évidemment, se complique dès lors qu’entrent en jeu des questions morales. Tel film avec Michel Galabru a ainsi pu passer sans encombre un dimanche soir sur TF1, sous prétexte que c’était une comédie, un spectacle familial, alors qu’on pouvait y voir un personnage qui n’hésitait pas, pour assurer sa promotion dans une entreprise, à jeter lui-même son épouse dans les bras de son patron. Certes, il n’y avait graphiquement, comme disent les Anglais, rien à voir, mais ce critère négatif était-il suffisant ? Redisons en effet avec Cocteau que l’art a pour fonction de nous faire voir dans les choses plus que les choses. Et c’est très logiquement que, après un chapitre consacré à la censure politique et un autre à la censure des mœurs, Georges Meyer, s’éloignant apparemment de son sujet pour le traiter en fait de l’intérieur, consacre le dernier tiers de son ouvrage à ce qu’il appelle « l’esthétique de la censure ». Qu’on le veuille ou non, le critère suprême reste celui de la valeur artistique d’une œuvre.

Ce qui ne résout pas la question pour autant, ce critère étant loin d’être un critère objectif. Quand, par exemple, les censeurs laissent passer un film en expliquant qu’il s’agit d’un « film érotique hard » qui n’est « en aucun cas pornographique », Sylvia Bourdon, actriX intello qui eut son heure de gloire dans les années soixante-dix (en particulier dans le film Exhibition 2) se met à hurler : « Sous quels faux prétextes L’Empire des sens de N. Ōshima et Salò ou les 120 Journées de Sodome de P.P. Pasolini n’ont-ils pas été classés X ? Ces deux films contiennent pourtant tous les critères de cette ghettoïsation. M. Ōshima et M. Pasolini baisent-ils plus proprement que les rois du porno ? » Mais Mlle Bourdon avait-elle raison de s’indigner autant ? Deux poids, deux mesures ? Pas nécessairement : les critiques italiens, par exemple, nous expliquent que la censure de leur pays se montra beaucoup moins stricte envers les excès érotico-sanglants des gialli à partir du moment où elle cautionna ceux des films de Pasolini…

En fait, la question est si complexe qu’il arrive que les plus intelligents des censeurs soient pris au piège de leur intelligence. Lorsque le film de Walerian Borowczyk La Bête fut présenté devant la commission de censure britannique à la fin des années soixante-dix, le réalisateur eut droit à une longue lettre du Board lui expliquant que 1. ce film contenait des séquences interdites par la loi ; 2. que sa valeur artistique était incontestable ; 3. que cette valeur artistique tenait à son unité et qu’il eût été criminel de le couper ; 4. en conséquence de quoi il devait être frappé d’une interdiction totale. (La situation n’est plus la même aujourd’hui et n’importe qui en Grande-Bretagne peut acheter un Blu-ray de La Bête dans sa version intégrale, mais il a fallu attendre une ou deux décennies pour que la situation se débloque.) (2)

En France, on pourra citer des cas de nonsense que même Groucho Marx n’aurait osé imaginer. Celui du film intitulé Les Jeux olympiques du sexe, par exemple. Se souvenant de la manière dont Parmentier avait popularisé la pomme de terre — on incita les gens à « voler » ce légume inédit en faisant garder les champs par des sentinelles à qui ordre avait été donné de ne rien voir —, les distributeurs de ce film proclamèrent qu’il était interdit aux moins de dix-huit ans quand la censure ne l’avait interdit qu’aux moins de treize ! On menaça de poursuivre en justice ces royalistes qui s’étaient montrés plus royalistes que le roi…

N’ignorant pas cet irrésistible attrait du fruit défendu, la censure d’État rêve en fait, tout officielle qu’elle soit, de rester dans l’ombre. Dans un de ses premiers films, appartenant au genre dit alors du Mondo, Lelouch, sentant venir le vent, avait pris soin de placer lui-même des caches sur l’anatomie de certains personnages, mais cela ne suffit point à amadouer la commission de censure, qui estima, non sans raison, que cette auto-censure préventive constituait comme une dénonciation de la tyrannie qu’elle exerçait — ou pouvait exercer.

Quoi qu’on fasse, et même si l’on part du principe, au demeurant très raisonnable, qu’il est des choses qu’il vaudrait mieux, sinon interdire, du moins ne pas montrer, on se trouve très vite prisonnier d’une espèce de jeu de bonneteau. Nombreux sont les réalisateurs qui vous expliquent qu’ils ont su déjouer la censure en faisant diversion — en jetant en pâture à celle-ci des scènes outrancières, condamnées d’avance donc, mais destinées à dissimuler ailleurs certaines audaces plus discrètes, et néanmoins bien réelles. Ben Hecht, scénariste du film de Preminger Mark Dixon, détective, effaça ainsi totalement un personnage ouvertement homosexuel pour pouvoir conserver chez un autre personnage des suggestions d’homosexualité qui ne seraient jamais passées si elles s’étaient présentées « en première ligne ».

Oui, que faire lorsqu’une note émanant d’un membre de la commission de censure précise que l’image d’une femme vêtue d’un déshabillé vaporeux peut être bien plus émoustillante que celle d’une femme franchement nue ? La dernière carte est sans doute celle du bon sens, ou, si l’on veut, du bon goût, et la seule censure justifiée serait celle qui s’exercerait contre la bêtise. Mais quand on sait que — sauf erreur — le seul film jamais interdit pour bêtise l’a été sous Vichy, on se dit qu’on n’est décidément pas sorti de l’auberge. En 1968, un commerçant du Quartier latin avait, devant une zone de son magasin qu’il entendait garder pour lui, affiché le panneau suivant : « Puisqu’il est désormais interdit d’interdire, vous êtes autorisé à ne pas aller plus loin. »

FAL

Georges Meyer, Censure d’état – Cinéma, mœurs et politique autour de 1968. Presses Universitaires de Vincennes, juin 2019, 264 pages, 19 euros.

(1) On peut citer ici à ce propos la scène de la chambre à gaz dans le film L’Œuvre sans auteur, dont nous avons récemment rendu compte. Quand certains critiques ont pu affirmer qu’elle était de mauvais goût et parfaitement inutile, d’autres ont pu déclarer qu’elle était « esquivée ».

(2) Le film de Catherine Breillat Romance répondait aussi au même schéma, puisque de l’aveu même de celle-ci (v. le bonus du Blu-ray qui vient de sortir chez l’éditeur britannique Second Sight), il contenait tous les éléments (y compris des scènes sado-maso) justifiant une classification X. Mais la réalisatrice sut trouver la rhétorique capable de convaincre les censeurs français (et anglais) qu’elle avait tourné un porno anti-porno. Ironie de la chose, Romance, qui récolta donc une simple interdiction aux moins de dix-huit ans, porte aussi un autre titre : Romance X.

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