Mademoiselle Christina, le roman fantastique de Mircea Eliade
Mircea Eliade (1907-1986) fut à la fois historien des religions et des spiritualités (son travail sur le yoga est précurseur), mythologue (son travail sur les mythes et le sacré est incontournable), philosophe, mais c’est aussi un grand romancier. Il a été inspiré par l’amour et les interdits dans son grand œuvre La Nuit bengali, il l’est par les légendes fantastiques de sa Roumanie natale, dans Mademoiselle Christina, écrit en 1935, et dont les éditions de L’Herne proposent une nouvelle et élégante édition.

Une histoire de fantôme
L’art du roman fantastique est de jouer sur la frontière ténue entre le réel indubitable et l’impossible qui, pourtant, semble bien advenir. C’est dans le semble que l’écrivain joue la qualité de son récit. Mircea Eliade, qui s’avèrera plus tard un grand maître des récits mythologiques et analyste de leur structure, montre avec Mademoiselle Christina une rare maîtrise du genre.
Comment se mêlent sacré et profane, les matières d’expertise de Mircea Eliade, dans Mademoiselle Christina ? C’est l’histoire d’une maison hantée par « Tantine » Christina, morte en bas âge, aïeule vampirique qui petit à petit parvient à transformer la vie de la famille tranquille quoi qu’excentrique en enfer. Enfer, d’autant qu’il est question de monde au-delà du monde et d’interaction entre les deux. Pour masquer sa putréfaction, Christina se parfume à la violette, trop, rendant désuet et écoeurant à la fois ses moindres passages. La nuit, elle hante chaque recoin de la maison, fait grincer les plancher, rend l’atmosphère insoutenable. Et le jour, à partir de son propre portrait, elle épie tout, chaque action, chaque geste, jusqu’aux profondeurs de l’âme des habitants soumis à son bon plaisir.
un grand roman de genre
Mademoiselle Christina déploie en outre une longue allégorie sur la dépendance et la rédemption. Comme tout vampire qui se respecte, Christina joue de ses charmes pour apporter le désordre dans la maison. La maison, déjà austère, se transforme au fil des pages en un lieu de combat entre Eros et Thanatos, où sont invoqués tous les secrets de cette familles, tous les démons cachés, et quelques créatures supplémentaires pour faire bonne figure. L’horreur est à son comble jusqu’à la révélation qui va tenir l’attention du lecteur jusqu’aux dernières pages.
Par le style, d’un beau classicisme, et la nature même du fantastique qu’il déploie lentement, Mademoiselle Christina est un roman qu’on pourrait rapprocher du chef-d’œuvre de Mary Shelley, Frankenstein. Il y a un pouvoir de la description qui emporte le lecteur bien au-delà de la simple histoire de fantôme et de légende. Si le mot n’était pas galvaudé, il serait judicieux de le qualifier de grand roman d’atmosphère. Pas de gros effet de manche, mais une maîtrise rare de la puissance d’un folklore passionnant mâtiné d’éléments gothiques qui ajoutent des pointes de frayeur parfaitement délicieuses.
Loïc Di Stefano
Mircea Eliade, Mademoiselle Christina, traduit du roumain par Claude Levensson, éditions de l’Herne, novembre 2025, 263 pages, 18 euros
