Christian Bérard, décorateur de Cocteau et de Jouvet

Décors et âme

En ce temps-là, le terme designer n’était pas encore entré dans la langue française, mais c’est sans doute celui qui aurait le mieux convenu pour Christian Bérard. Publication, chez Séguier, d’une biographie érudite, par Jean Pierre Pastori, de ce garçon à la vie brève, collaborateur de Cocteau et de Jouvet, et que Franco Zeffirelli définit un jour comme « le plus grand décorateur de son temps ».

Tout le monde connaît Christian Bérard, au moins pour l’affiche, reconnaissable entre mille, qu’il dessina en 1946 pour La Belle et la Bête de Cocteau. Mais cette affiche à dominante noire, tout à la fois kitsch et classique, n’est que la partie émergée d’un immense iceberg. Il n’existe pas en français de terme assez large pour couvrir toute la palette des différentes activités graphiques de Bérard : affichiste, donc, mais aussi décorateur de cinéma, décorateur et costumier de théâtre, d’opéra, de ballets, peintre, directeur artistique, dessinateur de mode… Cocteau s’enthousiasmait devant son travail ; Louis Jouvet le réclamait quand il mettait en scène La Folle de Chaillot ou Les Fourberies de Scapin. Bérard a été et reste, dans le monde du spectacle, l’un des rares travailleurs de l’ombre sortis de l’ombre. (Demandez donc au grand public s’il connaît le nom du décorateur de Titanic, même si le vrai roi du monde dans cette histoire est sans doute bien plus le bateau que Leonardo Di Caprio…)

La diversité des disciplines dans lesquelles s’exerçait le génie de Bérard avait pour corollaire la diversité de ses techniques. S’il ne dédaignait pas de proposer pour un décor des tentures brodées d’or, il savait aussi être minimaliste, étant entendu que le dépouillement n’était pas tant une donnée de départ que le fruit d’une élimination progressive. Il expliquait ainsi la démarche qu’il avait suivie pour La Folle de Chaillot de Giraudoux : « J’ai commencé par imaginer un décor absolument complet, avec les marronniers, la façade du café et de l’immeuble au-dessus ; puis j’ai enlevé, pour ne laisser que l’essentiel : j’ai ôté les arbres ‒ j’ai gardé le banc, parce que le banc était nécessaire à l’action ‒, j’ai mis un tout petit peu de gris pour indiquer l’avenue Montaigne, mais la façade de l’immeuble, que j’avais laissée, était encore trop lourde ; alors j’ai ôté les murs, ne conservant que les fenêtres suspendues dans le vide, qui suffisent à suggérer l’immeuble… » Picasso ne procédait pas autrement, qui, en 1945, commençait par dessiner un taureau « réaliste », avec tous ses détails, pour n’en dégager et n’en garder finalement que les lignes de force. 

 

 

C’est à la mémoire de cet architecte ‒ tout autant capable de sculpter un espace pour Les Bonnes de Genet que pour le Cyrano de Rostand ‒ que Jean Pierre Pastori entend rendre justice dans son ouvrage intitulé Christian Bérard ‒ Clochard magnifique, mais, sans doute parce que rien n’est plus difficile à définir, plus secret que le processus de la création chez un artiste ‒ et tout particulièrement chez un arbitre des élégances aussi débraillé que l’était Bérard (le sous-titre est amplement confirmé par la photo grotesque de la couverture) ‒, le lecteur risque de rester un peu sur sa faim. Rares sont en effet, dans les deux cents pages qui composent cette monographie, celles qui nous font vraiment découvrir un génie au travail (la citation reproduite plus haut est une exception et n’apparaît que p. 188). Probablement pour des raisons de droits, les illustrations qui viennent éclairer le propos sont maigres : si la photo de Jean-Louis Barrault en Scapin nous permet de nous faire une idée précise de son costume, nous sommes contraints de croire sur parole ce jugement extrait d’un article du Figaro selon lequel le décor imaginé par Bérard entraînerait Les Fourberies vers le haut, et peut-être vers le ciel.

Le travail de recherche et de documentation effectué par Pastori est impressionnant ‒ biographie « à l’américaine », pourrait-on dire ‒, mais il fait la part trop belle aux aspects mondains de l’existence de Bérard. Certes, métier oblige, celui-ci devait constamment rencontrer des gens, assister à des réceptions, mais, passé les quarante premières pages qui sont comme un tableau proustien d’un certain milieu artistique de la première moitié du XXe siècle, on a le plus souvent l’impression de tourner les pages d’un Who’s Who ? poussiéreux dans lequel les noms à tort ou à raison oubliés sont aussi nombreux que les noms célèbres. 

 

 

Cependant, qui sait ? c’est peut-être là ‒ peut-être là aussi que se situe le cœur du sujet. « Bébé » ‒ Bérard était ainsi surnommé pour ses bonnes joues ‒ est mort à quarante-sept ans, de ce que, en 1949, on n’appelait pas encore une overdose, mais Julien Green notait dans son journal que le poison qui l’avait tué n’était pas de ceux qui lui avaient valu d’être fiché par la brigade des stups : « Paris l’a drogué ‒ je ne pense pas à l’opium, mais au succès qui est un opium de mauvaise qualité ‒ et finalement l’a tué. » 

Une chose, en tout cas, est sûre : si Molière, contrairement à la légende, n’est pas véritablement mort en scène, mais après une représentation du Malade imaginaire, Bérard est bien mort, lui, on the job, à l’intérieur du théâtre Marigny où il s’était rendu, en pleine nuit, pour contrôler son prochain décor. Bien sûr, il fallait que le spectacle continue et, en l’occurrence, commence, mais, lorsque, à l’issue de la première représentation, Jean-Louis Barrault, récitant le « générique », prononça le nom de Bérard, personne n’applaudit. Tous les spectateurs se levèrent comme un seul homme, et le rideau, comme pour signifier qu’il était lui aussi en deuil, se cassa et tomba de lui-même au même moment.

 

FAL 

Jean Pierre Pastori, Christian Bérard ‒ Clochard magnifique, Séguier, avril 2018, 296 pages, 22 euros

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