Coma de Bertrand Bonello : la grâce au cinéma

À propos du dernier Bonello

Coma. Où le cinéma redevient ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un joyau récréatif d’utilité publique, comme le demeurent les pièces d’Eschyle, de Sophocle, de Shakespeare, de Marivaux… de Tchekhov et des autres :  ce lieu où l’esprit humain jubile de se trouver si laid en son miroir qu’il s’en va sur le champ redessiner le monde aux couleurs de l’Espérance, redevenue fête.  

Dans la vie de tout artiste véritable, figure obligée, surgit La lettre d’un père à son fils…. Kipling, Barrès, Péguy, Montherlant…. La liste est longue et Bertrand Bonello, sans doute avec Mathieu Amalric et quelques autres, Mikhaël Hers, Claire Simon, Marion Vernoux… un des plus intéressants et puissants cinéaste d’une génération dont la cinéphilie commence avec 2001 L’odyssée de l’espace pour se cantonner à Spielberg et aux comics films, au mieux au très surestimé Valseuses de Bertrand Blier, s’est plié avec grâce et succès à l’exercice.

Le prologue plonge le spectateur en un espace mental où le tremblement du temps et l’amour paternel ont force de loi avant de l’enfermer dans la chambre d’une adolescente dont il ignorera le prénom. Elle est l’Adolescente. Par ce geste, un père exprime la douleur de savoir sa fille autant fille de son temps que la sienne propre, qui consent, avec humilité à suivre la tant chérie dans un monde résolument nouveau, d’étrangeté et de terreurs mêlées, dont il n’a pas les clefs.  

Si l’Éducation nationale méritait encore son titre, elle inscrirait le visionnage de Coma, au programme des Secondes et les professeurs se verraient invités à passer un trimestre à faire parler leurs élèves de toutes les manières possibles et dans toutes les matières – dissertations, discours, en français, en anglais, en arts plastiques, en économie, en histoire  – de ce film dont une génération constitue l’héroïne involontaire : la victime et le potentiel sauveur, la personne sur laquelle désormais repose l’espérance.

Avec Coma, Bonello a offert au cinéma le film qui devait advenir, celui que nous attendions.

Le parcours du cinéaste

Inutile de rappeler ici l’exceptionnel talent sensible de ce cinéaste, né en 1968, son parcours jusqu’ici jalonné de chefs-d’œuvres.  

Pour ma part, j’en avais, jusqu’à hier au soir, vu quatre :

Souvenir de L’Apollonide, Souvenir d’une maison close constituait le plus violent portrait d’une maison de plaisirs, vue enfin pour ce qu’étaient ces lieux : une prison. De ses comédiennes, cet homme fluet, au physique d’éternel adolescent, ce musicien au caractère renfermé, avait obtenu des harmoniques qui me hantent encore et j’avoue lui devoir une belle nuit d’insomnie. Personne n’avait jamais sans complaisance ou militantisme tenté d’imaginer l’écart entre l’à quoi rêvent les jeunes filles et l’ordinaire du plus vieux et sans doute plus abject métier du monde.

Ensuite je vis son Saint Laurent ou le crépuscule d’une époque avec Gaspard Ulliel et Helmut Berger, incarnant respectivement le jeune et le vieux Saint-Laurent.  Ce en quoi la vie vous transforme ! Le film n’avait pas l’aval de Pierre Berger magistralement interprété par Jérémie Régnier. Amateurs de frivolités et rêveurs de red carpets, passez votre chemin, ce film ne vous est pas destiné !  Outre son charme et la célébration de ce que les femmes doivent à la mode quand le couturier sait son art, le public était déjà invité à contempler le ver dévorant le beau fruit de la libération, toutes les libérations, celles des mœurs, des femmes, d’une époque…

Gaspard Ulliel trouvait enfin rôle à sa juste mesure, Louis Garrel rendait vie à l’étrange Jacques de Bascher et Léa Seydoux à la talentueuse Loulou de la Falaise, tandis que l’époque, sous nos yeux, se délitait comme l’adolescente de Coma s’égare dans les limbes, lieu terrible où des âmes en attente de délivrance ignorent la nature de leur état. Mortes ou vives ?  Là est la question. C’était là le premier titre auquel Baudelaire avait songé pour le recueil de poésie qui lui conférerait l’immortalité, le titre auquel il préféra celui de Fleurs du mal, se résolvant, poète véritable, non à sauver les âmes mais à faire le job, déposant une fleur sur la douleur de vivre.

Vint ensuite Nocturama, où une caméra patiente et précise accompagnait de jeunes terroristes. Une tragédie en trois actes : avant l’attentat ; l’attentat ; après l’attentat.

Chacun de nous aurait pu devenir l’un d’eux, endoctriné par le fabuleux et trop rare Vincent Rottier, crevant de peur et découvrant, au cœur de ce temple de la Consommation que constitue le Grand magasin, ce que signifie charnellement mourir à vingt ans.

Curieusement l’acte trois, celui où les jeunes gens enfermés une nuit au Grand magasin attendent l’assaut qui les rayera du livre des Vivants, se fait hymne à la vie, éloge des choses simples, la robe de mariée qu’une jeune fille ne portera jamais, un flacon de parfum dont elle sent pour la dernière fois la fragrance….  

Ensuite il y eut Zombi Childe, prélude à Coma, où Bonello réinscrit, adolescence oblige – les jeunes filles toujours dialoguent avec les spectres avant de se résoudre à s’unir avec un contrôleur de poids et mesures –  la pratique vaudou à l’école des jeunes filles de la Légion d’honneur, exigeant déjà que, du passé, nul ne fit sans dommage table rase au profit d’un présent qui, en son absence, serait inconsistant.

Après avoir filmé ce qu’il en coûte d’être née misérable, d’être Saint-Laurent, glamour et paillettes tous les jours pour toujours, des jeunes gens d’aujourd’hui dans un monde en proie au plus grand désarroi qui se puisse, Bonello tend, vieux zombi en voie de disparition ça, Coma, ce cadeau prodigieux exigé des morts qui avaient été vivants :  ce chef-d’œuvre, fils de l’Époque arraché au Confinement :  notre monde, perçu à travers les yeux d’une adolescente.

Un joyau au coût de production modeste, tourné en douze jours

L’Adolescente, Louise Labeque, déjà la courageuse et obstinée Fanny de Zombi Childe, confinée dans une chambre en compagnie de la panoplie obligée du soldat du Néant, un ordinateur et portable, dépérit. Le temps du film se fait temps de consomption où nous assistons, en temps réel, à la perte de substance et à l’inscription dans la finitude d’une très jeune fille.  En sus du nécessaire vital, un oreiller en forme de cœur, une maison de poupée et un gadget insignifiant, une sorte de boîte électronique à couleurs primaires, qu’il s’agit de toujours répéter sans se tromper. Truqué ou trop simple, pas d’erreur possible, la machine ne ment pas, partant pas d’imprévu, de bévues : tout simplement de vie.

Ces quelques objets vont suffire à nous éviter de relire tous les penseurs de l’École de Francfort…aussi à dicter et à construire la savante dramaturgie d’un ovni cinématographique.

Pour ce faire, à ces six pièces, s’adjoindra, incomparable Virgile de cette douloureuse traversée, le personnage de Patricia Coma, youtubeuse et miss Météo. Retenez le nom de l’interprète, Julia Faure, elle en vaut la peine. D’autres visages, ceux des camarades, l’apparition dans une séquence onirique de Bonnie Banane, une jeune actrice et chanteuse, que la critique inscrit entre Catherine Ringer et Beyoncé, figure ici ce que notre temps a produit de meilleur, une musique commerciale et pourtant déglinguée, subtile et incapable de se prendre au sérieux.  

Ici l’état de coma redevient cette heure de la terrible acédie, celle qui saisissait les moines à midi, au zénith du soleil, les rendant incapables de croire et de prier, terrassés par la mélancolie qui immobilise les cerveaux et les membres, donnant à leurs existences la semblance de la mort et la figure de Patricia Coma se fait l’outil de propagation et de perpétuation de cet état affreux jusqu’à sa propre dissolution.  

Patricia Coma, ses ongles à la Cruella désespérément longs, de couleur violet sombre, ses boucles brunes impeccablement brushinguées, ses invraisemblables boucles d’oreilles comme des caravelles de Collomb, ses tenues correctement sexy, invitant à des voyages toujours immobiles, règne, maîtresse absolue d’un temps ni tout à fait le même ni tout à fait autre que le nôtre.  

Dans la maison de poupée Ken (que la voix de Vincent Lacoste est belle et sonne juste !) Sharon Ashley et Scott débitent ces répliques de soap-opera agrémentées de tweets du non moins inquiétant Mr Trump, ce verbiage qui depuis plus de 40 ans modélise les âmes, jetant sur l’amour véritable l’ombre d’un soupçon désormais étendu jusqu’au plus total désenchantement.

À cette chambre, une unique issue :  une forêt en noir et blanc où s’évade pour mieux y être claustrée l’Adolescente : le lieu de ses rêves, les limbes, devenu le lieu ou non-lieu où fuit son âme lassée de tout même de l’espérance.

Invitation au voyage, Enfer et purgatoire sans autre Paradis que le Paradis pour tous de la Toile et des réseaux sociaux, tel paraît aux yeux du père le quotidien de sa Mieux -Aimée, à qui il ne peut désormais plus lire ni Les Histoires comme ça du vieux Kipling ni comment Jason se saisit de la toison d’or ou encore comme Aymerillot prit Narbonne.  

Le film s’achève sur les images des actualités et leurs réjouissances climatiques avant que la voix de Bonello ne reprenne, en guise d’épilogue, le dialogue ouvert lors du prologue, cette Lettre d’un père à sa fille, Anna, 18 ans, lui annonçant, mauvais jardinier, l’aurore.

Le temps du film, une question s’est imposée : comment des « jeunes filles » qui n’entendent plus le sens de ce mot, – Jeune fille –  qui est-elle ? Que représente-elle ?  Quel symbole et quel imaginaire se cachent sous ce vocable ? –  des jeunes filles qui n’attendent plus le chevalier qui les délivrera, des jeunes filles, pas même susceptibles de se rêver, Jeanne, Judith, Mullan qu’importe, en guerrières, privées de tout secours d’aucunes mythologies, deviendront-elles les Antigone, les Esther, les Judith, dont notre monde a nécessité   ?

Comment ces jeunes personnes, nourries et biberonnées aux sagas de tueurs en série – le beau Ted Bundy tête de liste ! – prendront-elle demain leur destin en main ?

Le tueur en série, l’être, qui par définition, incarne le mal radical, celui qui ne se pouvant combattre, vous condamne à cet état végétatif de demi-vie, de sommeil, ce coma hanté de terreurs, est devenu – grâces soient rendues à la Toile et à ses fournisseurs ! – la figure capitale qui hante les nuits adolescentes.

Entre la fade niaiserie et la contemplation du pire, nul espace.  Là est le point et la force du film.

Seuls, la culture et le développement des imaginaires ont le pouvoir d’armer les guerriers du futur.

Or c’est précisément là où la jeunesse-monde s’est vue, transformée en chair à consommation, métamorphosée à un point si incroyable, qu’aucun parent ne reconnaît désormais plus son enfant dans cet être à l’imaginaire encombré, obstrué par la fabrique d’opinion et la sous-culture de masse. Abêtie, déniaisée et rendue impuissante. En un mot comme en cent, désespérée.  

Ceci devait être dit. Chanté. Déploré.

Chose faite.

Le père exige seulement de sa fille qu’elle répète avec la jeune Cordélia du vieux Shakespeare : Je sais quand on est mort et quand on est vivant.

Je ne suis pas de ceux qui divinisent l’instant 68. J’ai lu  Daniel Bell, ses géniales Contradictions culturelles du capitalisme, parues en 1976  et demeure avec lui d’accord de l’échec patent de cette libération,  qui ne profitera qu’au seul consommateur. Un exemple parmi d’autres :  les femmes auront moins d’enfants, travailleront plus longtemps, poursuivront leurs efforts pour demeurer “désirables” passé l’âge fatidique de trente ans et les garçons deviendront, genderfluid, queers assumés ou métrosexuels,  aussi coquets que les filles. Le loisir imposera,  principal tyran des âmes, sa loi, tandis que la planète épuisée criera grâce avant de rendre gorge mais je demeure  aussi pleinement d’accord avec Bonello que cette génération,  pressée de dégager ses héroïques ou infâmes parents collabo-résistantialistes,  avait senti non seulement le vent de la révolte mais le vent de la vie décoiffer ses cheveux comme rarement une jeunesse l’avait éprouvé dans l’histoire de l’Humanité.

Que pourrons faire nos fils et nos filles de cet élan ? Comment cet élan inversera-t-il un monde dont Jeff Bezos et Elon Musk sont les héros, Ken, Barbie & Cie, les modèles, hétéros comme homos?  Quel usage feront-ils des nouvelles technologies ? Jusqu’où sauront-ils pousser la critique ? Quelle dissidence sera encore possible ? A quel prix ? Pour quel gain ? Sauront-ils lutter sans passer d’un extrême à l’autre, d’une tyrannie l’autre ?  

Comment dans un semblable environnement parviendront-ils à vivre tout simplement une longue suite de jours loin de l’idéal dans la plénitude que procure l’illustration du nom d’homme ?

Quelle nouvelle renaissance, cher Giambattista Vico, succédera à ce coma généralisé ?

Quelle place y tiendront les Aborigènes, les peuples demeurés longtemps arriérés ?

Que faire de huit milliards de mortels en ce cauchemar planétaire ? Ces limbes que figure à la perfection les réseaux peuplés d’amis fantômes que l’on nomme virtuels ?  

À Bertrand Bonello, à son équipe, à la merveilleuse Julie Faure – la plus impeccable des pros –  à la délicieuse Bonnie Banane, à Vincent Lacoste et à leurs camarades, mille mercis de m’avoir offert, rendu,  hier soir au Reflet Médicis, le cœur battant d’un Quartier Latin désormais sinistré, amputé de ses librairies et de sa vie estudiantine par le Capital et son fric désormais à nouveau nécessaire à toute chose,  cette joie sans partage,  que constitue, fragment de vie à l’état le plus pur, la réception d’une œuvre d’art au cœur de la détresse et de m’avoir, de son talent, son intelligence, son art du montage,  tant fait rire de pareilles horreurs  !    

Sarah Vajda

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