L’Athlète incomplet, le premier film réalisé par Frank Capra

On évoque souvent la catastrophe que fut pour certains acteurs le passage du muet au parlant, mais une autre transition avait eu lieu avant, tout aussi rude, en tout cas dans le domaine du cinéma comique : si Chaplin et Keaton surent accomplir victorieusement le grand saut du court au long métrage, d’autres qu’eux connurent un sort moins glorieux. Le cas de Harry Langdon, petit bonhomme au visage enfariné, est à cet égard intéressant. Elephant Films vient de rééditer The Strong Man (en français, L’Athlète incomplet), qui se trouve donc être son premier long métrage, mais également le premier long métrage réalisé par Frank Capra. On nous dit que ce film remporta un triomphe lors de sa sortie en 1926, et qu’il faisait hurler de rire des hordes de spectateurs. Tramp, Tramp, Tramp, qui suivit, s’imposa de la même manière. Mais le succès peut avoir des effets aussi délétères que l’échec. Après ces deux coups d’éclat, chacun des deux s’attribuant tout le mérite, Langdon et Capra se séparèrent, Capra pour faire la carrière qu’on connaît, Langdon pour n’être plus qu’un supporting actor dans des films aujourd’hui tombés dans l’oubli.

Mais peu importe, après tout, ces histoires de cuisine intérieure, et contentons-nous de voir The Strong Man pour lui-même. Eh bien, nonobstant la brillante analyse qui nous est proposée dans les bonus, il faut se rendre à l’évidence : ce film qui a pu réjouir en son temps des milliers de spectateurs n’est aujourd’hui plus drôle du tout. C’est, en gros, un road movie. Un soldat belge a pendant la guerre pour « marraine » une jeune Américaine qu’il n’a jamais vue. La guerre achevée, il débarque en Amérique pour la rencontrer, et, comme il faut bien vivre, il est devenu entre-temps l’assistant du Teuton qui l’avait fait prisonnier, et qui lui-même exerce désormais les fonctions d’homme-canon dans un cirque.

La première partie du film, qui se déroule sur un champ de bataille, et qui n’est pas sans rappeler l’ouverture du Dictateur de Chaplin, peut faire un peu sourire, mais tout se gâte une fois l’Atlantique franchi, et pour une raison bien simple, qui ressort d’ailleurs des commentaires exprimés dans les bonus. Chaplin se battait contre l’adversité, Keaton supportait stoïquement l’adversité, Langdon, lui, échappe à l’adversité par ce qu’il faut bien appeler l’opération du Saint Esprit. Il lui arrive même dans certains cas de n’être absolument pas conscient du danger auquel il a échappé. Comment, alors, le spectateur pourrait-il s’identifier à un être aussi passif, aussi peu maître de son destin qu’une feuille morte emporté par le vent ? Certes, Bergson nous a bien expliqué que le comique n’était autre que du mécanique plaqué sur du vivant, mais encore faut-il qu’il y ait un minimum de vivant dans l’affaire. Nous n’avons pas précisé que la marraine du héros était aveugle : on sait ce que Chaplin a tiré d’une situation analogue dans Les Lumières de la ville ; ici, la cécité de l’héroïne est tellement peu exploitée qu’on en vient à se demander à la fin si elle est vraiment aveugle. On l’aura compris : ce qui, au fond, manque cruellement à ce film comique, ce sans quoi il « ne tient pas la distance », c’est l’émotion.

Reste bien sûr le petit jeu qui consiste à voir si, dans ce Strong Man, déjà Napoléon perçait sous Bonaparte, autrement dit si Capra était déjà Capra. Il l’était déjà un peu, entre autres dans certaines séquences où l’on croise la misère des humbles et où l’on pourra voir l’annonce de la crise de 1929. The Strong Man est évidemment un must pour quiconque s’intéresse à l’histoire du cinéma et à l’Histoire tout court, mais on se gardera de tomber dans le sophisme qui consiste à dire que, comme Capra est l’auteur de plusieurs films absolument géniaux, tous ses films sont géniaux. Quandoque bonus dormitat Homerus, surtout lorsqu’il ne s’est pas encore vraiment réveillé.

FAL

The Strong Man (L’Athlète incomplet). Réalisé par ‎ Frank Capra, avec‎ Harry Langdon, Gertrude Astor, Priscilla Bonner, Robert McKim, William V. Mong. 73 minutes. Elephant Films. Blu-ray et DVD.

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