L’enlèvement, une histoire enfouie et actuelle

Un historien revient sur son passé

On connaît ici et là Grégoire Kauffmann, historien spécialiste des XIXe et XXe siècles et on se souvient avoir lu sa biographie d’Edouard Drumont (Perrin, 2008), « pape » de l’antisémitisme français. On avait oublié qu’il était le fils de Jean-Paul Kauffman, journaliste et otage au Liban de 1985 à 1988, lui-même auteur d’un livre sur la captivité de Napoléon, La Chambre noire de Longwood (éditions de la Table Ronde, 1997). Grégoire Kauffmann vient de publier un récit sur son enfance durant la captivité de son père, L’Enlèvement, qui prend une résonnance particulière avec la crise des otages détenus par le Hamas et le Jihad Islamique…

Une période traumatique

Le récit commence en 1985. Grégoire est un jeune adolescent comme beaucoup d’autres, qui dit au revoir à son père un matin… Sauf que ce père part à Beyrouth, capitale d’un Liban en pleine guerre civile, pour le compte du journal L’évènement du Jeudi dirigé par Jean-François Kahn. Et son père ne revient pas, il est enlevé. Commence un récit étrange, illuminé par la présence de la mère Joëlle et de ses efforts pour attirer l’attention sur ce que vit sa famille.

Si le soutien de Jean-François Kahn est entier, on ne peut pas en dire autant de certains politiques, comme le fuyant Roland Dumas, ministre mitterrandien, très avare de ses efforts et de sa sympathie. Mais les comités en soutien à Jean-Paul Kauffmann et son compagnon d’infortune Michel Seurat (qui y laissera la vie) fleurissent dans ces années quatre-vingt épris d’humanitaire. Les inévitables Guy Bedos et Renaud (chanteur préféré du jeune Grégoire) surgissent. Frédéric Fajardie, auteur de romans noirs décédé. Et le jeune Grégoire écoute de la musique, drague, fait des conneries mais n’oublie jamais son père…

Une époque oubliée

Le récit de Grégoire Kauffmann fait revivre un monde disparu, celui des années quatre-vingt et de la gauche au pouvoir, convertie au libéralisme à partir de 1983. On voit Jean-Marie Le Pen demander à ce qu’on ne négocie pas avec les terroristes (et tant pis pour les otages), Chirac et Pasqua se démener non sans arrière-pensée politique. À l’époque, le journal de la deuxième chaîne s’ouvrait avec les visages des otages au Liban, manière peut-être « perverse » de ne pas nous faire oublier, contraste flagrant avec la crise actuelle où les visages des otages français de Gaza, binationaux ou pas, ne sont pas montrés… Le livre se termine plutôt bien, avec la libération de Jean-Paul Kauffmann et des autres otages et l’évocation des liens créés avec Jean-Charles Marchiani ou Philippe Rondot, qui ont beaucoup œuvré en coulisses (au passage, les maîtres espions ont une grande utilité).

L’Enlèvement de Grégoire Kauffmann est passionnant.

Sylvain Bonnet

Grégoire Kauffmann, L’Enlèvement, Flammarion, septembre 2023, 400 pages, 22,90 euros

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