Zu, Les guerriers de la montagne magique ou la renaissance du wu-xia

Dans un pays déchiré par la guerre, un jeune soldat déserte et se met en quête de celui capable de mettre fin au conflit. Il ne tarde pas à rencontrer un mystérieux chevalier aux pouvoirs prodigieux. À ses côtés, il va découvrir de nouvelles facettes d’un univers en proie à la lutte éternelle entre le bien et le mal.

Si son nom est désormais connu par une partie du public, Tsui Hark a été en revanche superbement ignoré par la majorité durant de nombreuses années. Congratulé en Occident pour sa saga Detective Dee, le Hongkongais officie pourtant depuis près de quarante-cinq ans sur grand écran. Hélas pour lui, l’image d’un faux Spielberg chinois lui colla à la peau pendant très longtemps alors qu’il contribua, avec John Woo, à redorer la production locale dans les années quatre-vingt, après la fin de l’âge d’or du wu xia et les retraites de Chang Cheh, Lui Chia-Liang ou King Hu.

Après des débuts timides (les initiés se souviennent de son féroce Histoire de cannibales), Tsui Hark se démarqua sur son propre territoire avec un film de sabre mâtiné de fantasy, qui sera caractéristique en partie de son style, le fameux Zu, Les guerriers de la montagne magique. Nanti d’effets spéciaux assez réussis pour l’époque et pour le septième art chinois, le long-métrage s’imposera comme un spectacle, certes farfelu, mais à la chorégraphie époustouflante. Une maîtrise stupéfiante qui influencera John Carpenter pour son Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin, ses compatriotes au moment de tourner The Storm Riders et le récent opus du MCU, Shang-Chi et la Légende des Dix Anneaux.

Ballet aérien

Si la première bataille montrée durant l’exposition honore l’héritage de Chang Cheh ou de Liu Chia Liang et si l’affrontement dans le champ étroit d’une minuscule embarcation rappelle la déconstruction de l’espace chère à King Hu, Tsui Hark se distingue très rapidement de ses illustres aînées puisque le cinéaste n’hésite jamais à conjuguer arts martiaux traditionnels et délires graphiques à la limite de la grandiloquence. Jamais avare dans la débauche visuelle, Tsui Hark s’amuse, quitte à laisser certains spectateurs au bord de la route, peu habitués à cette version cantonaise de la fantasy. Le réalisateur propose des joutes aériennes épiques, orchestrées avec la démesure propre aux space opera occidentaux, Star Wars en tête.

Ainsi, Tsui Hark innove, réinvente et sublime le genre, en dépit des aspects tapageurs inhérents à son savoir-faire. Ces défauts, qui s’avéreront récurrents par la suite, ne nuisent heureusement en rien à la narration. Le metteur en scène alterne le rythme, trépidant puis posé, instillant un soupçon de poésie et de mélancolie après avoir distribué quelques coups au préalable. Par ailleurs, en s’inspirant des légendes du cru, il refuse les trames alambiquées (excepté lors du jeu de dupes et des faux-semblants pour masquer l’identité du démon) chères au wu xia pour offrir une énième assertion sur le sempiternel combat entre le bien et le mal. Néanmoins, il ne tombe ni dans la facilité, ni dans un vain discours moralisateur, mais recherche un équilibre entre cynisme et humanisme, une quête qui lui tiendra toujours à cœur au cours de sa longue carrière.

Cynisme et humanisme

Avec le superbe Raining in the moutain, King Hu avait largement remis en cause les valeurs du wu xia et désacraliser l’héroïsme des chevaliers chinois. Et avec Zu, Les guerriers de la montagne magique, Tsui Hark va s’emparer du cynisme de son aîné afin d’étayer son intrigue pour finir par se réconcilier avec le côté vertueux, indissociable du genre. Comme si les esprits de John Ford et de Sergio Leone avaient cohabité au sein d’un même western ! Pourtant, dès l’introduction, on s’aperçoit que rien ne va plus dans cette Chine imaginaire : l’égocentrisme règne et à l’heure où le monde court à sa perte, quelques-uns s’entredéchirent pour une parcelle de pouvoir tandis que les ultimes défenseurs se préoccupent davantage de leur école et refusent de coopérer. Pendant qu’il dresse ce constat glacial, Tsui Hark fige la discorde dans le temps pour mieux rappeler que l’apocalypse approche à grands pas et qu’elle sera impartiale au moment de s’abattre sur les belligérants comme sur les innocents.

Mais comme réponse au chaos, au-delà de la candeur juvénile d’un soldat désintéressé, hormis par le sort des faibles, Tsui Hark déploie son dispositif fait de lumière et de son, pour mieux ressusciter le wu xia de ses cendres, alors qu’il était moribond depuis le lent déclin de la Shaw Brothers and co. Pour le réalisateur, s’il ne faut point fermer les yeux sur la situation désastreuse de son environnement, l’avenir doit être en revanche guidé par la compassion, le discernement et la l’auto -discipline. Une ligne de conduite qui sera reprise par ses autres protagonistes, Wong Fei Hong et le juge Dee en tête !

Avec Zu, Les guerriers de la montagne magique, Tsui Hark réveilla une industrie plongée alors dans une profonde léthargie et revitalisa un genre à l’agonie. En tant que producteur, il devint le chef de file d’une nouvelle vague hong-kongaise portée par un certain John Woo et finança quelques classiques à l’image d’Histoires de fantômes chinois. En outre, treize ans plus tard, il sonnera quelque part la fin de la récréation en accouchant de The Blade, un film de sabre terminal, dépouillé des fioritures enchanteresses de Zu, Les guerriers de la montagne magique, refermant ainsi une page d’histoire.

François Verstraete

Film hongkongais de Tsui Hark avec Adam Cheng, Biao Yuen, Yuet Shui Chung. Durée 1h34. 1983. Disponible en Blu-ray aux Éditions HK

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