Fille de fer, conte écologiste noir

Grand reporter canadienne, Isabelle Grégoire propose avec Fille de fer une plongée dans son grand nord, à bord d’un train de la compagnie minière qui est le centre de toutes les préoccupations.

Un train d’enfer

Le train est un immense convoi qui charrie des tonnes de minerai de fer à travers le grand nord canadien. Le conducteur y est seul depuis une réforme par la compagnie visant à réaliser quelques économies… Il faut une vigilance de tous les instants, et plusieurs kilomètres de freinage pour arrêter ce monstre. Il traverse des paysages sublimes et des terres sacrées, nourrit les hommes mais écrase tout sur son chemin. Les natifs expropriés sont en lutte, la nature expose les stigmates de sa souffrance. Le conducteur doit mener son convoi coûte que coûte, comme la dernière grande aventure possible de l’homme et de la machine unie pour imposer leur domination sur la nature.

Marie, seule femme de la compagnie à être aux commandes de la machine, doit faire avec les difficultés d’un monde d’hommes rustres vivant en autarcie plusieurs semaines dans un campement au milieu de nulle part. Autant dire que l’accueil qui lui est fait est des plus… viril. Marie ne s’en laisse pas compter, jusqu’au jour de l’accident, et de sa disparition.

Elle est sauvée par une sorte de géant barbu, ermite connaissant la forêt mieux que personne. Il prend soin d’elle dans un mélange d’attention et de rites ancestraux où la nature prime, combla figure de cet orignal blanc percuté par le train. Il pourrait être la figure complémentaire à celle de l’ami de Marie, le chaman, s’il n’y avait cette part d’ombre en lui et tout ce qu’il lui cache. Leur histoire, de méfiance en attirance, est celle d’une emprise et d’un délire (qui forme le fond noir du roman, ainsi qu’une part du message écologique). Quand elle rentre au camp, alors que tout le monde la croyait perdue, c’est pour voir le monde avec ses yeux à lui et comprendre les mécanismes invisibles qui relie tous les êtres.

Une ode littéraire et écologique

La trame de Fille de fer se tisse sur trois références littéraires : La Bête humaine d’Emile Zola et Moby Dick d’Herman Melville, deux puissantes allégories d’un combat de l’homme contre une force qui le dépasse et l’envoûte, au risque de la folie ; et Le Survenant, roman du terroir canadien français de Germaine Guèvremont paru en 1945, et pour ainsi dire inconnu en France. C’est la figure du géant qui sauve Marie qui vient directement de ce dernier roman, ainsi qu’un ancrage profond du personnage de Marie.

Féministe, écologique, littéraire, teintée de noirceur et de passion, Fille de fer n’est pas le roman aux « frissons » promis par l’éditeur. Il est bien plus que cela. C’est un très beau conte noir et poétique sur la violence du monde, de l’homme moderne et l’industrialisation, la puissance de la nature et des traditions, la folie des hommes et l’amour.

Loïc Di Stefano

Isabelle Grégoire, Fille de fer, J’ai lu, février 2024, 288 pages, 8,40 euros

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