Dès que sa bouche fut pleine, du désir et de la nourriture

Avec Dès que sa bouche fut pleine, premier roman renversant de finesse et de drôlerie, Juliette Oury ose inverser les codes du sexe et de la nourriture. Elle joue avec la pudeur du lecteur en positionnant son désir là où il ne l’attend pas.

Le sexe, une question d’hygiène

Dans un monde où le sexe est à la place de la nourriture et inversement, Laetitia et Bertrand sont en couple depuis longtemps. Ils consomment leurs cinq coïts par jour, dans des positions différentes, avec des partenaires différents, comme le recommandent les slogans publicitaires du gouvernement. La nourriture, en revanche est une chose que l’on consomme dans le plus grand secret, dans la plus grande intimité. Ils se nourrissent la plupart du temps de barres substantives. Ils ne cuisinent plus depuis longtemps. La cuisine est LE tabou !

Laetitia est heureuse avec Bertrand. Leur hygiène de vie est tout à fait satisfaisante. Elle a une bonne situation professionnelle. Ses collègues sont charmants. Elle prend plaisir à les retrouver dans la salle de baise tous les midis. Ils partagent quelques caresses, des ébats simples et rapides qui permettent de créer du lien social.

Laetitia et Bertrand ont su s’entourer de bons amis avec qui ils partagent régulièrement des soirées sans fioritures.

On n’a pas prévu de fantaisie particulière ni d’accessoires, on s’est dit qu’entre nous ce serait une soirée à la bonne banquette, d’autant qu’on est lundi. Est-ce que ça vous va ? Sinon dites-moi, j’ai tout ce qu’il faut dans le garde-baiser, je peux vous sortir deux ou trois petites choses.

La nourriture, une question de plaisir

Si en apparence tout est normal, Laetitia s’ennuie. Un jour, elle sent monter en elle un appétit féroce. 

Elle se rappelle avec nostalgie les premières années de sa relation avec Bertrand où ils cuisinaient pendant des heures et où ils passaient à table en prenant le temps de déguster ce qu’ils avaient fait ensemble. 

Dans l’immeuble, les odeurs de cuisine des jeunes couples viennent chatouiller son nez et contrarier son palais. L’eau lui monte à la bouche !

Elle ose révéler à Bertrand ses désirs soudains mais il ne les comprend pas. Alors, elle se cache pour manger. Elle achète d’abord un œuf, puis une pomme.

C’est pas normal d’avoir faim comme ça. De devoir se relever la nuit pour manger. Surtout pour une fille. Les hyènes, les rats, ça mange la nuit. Pas les filles.

Petit à petit, dans cette quête du désir inassouvi, Laetitia se sent de plus en plus seule. Submergée par la honte, elle tente de se conformer à ce que Bertrand attend d’elle et pour racheter sa conduite, elle se comporte raisonnablement. Elle va donc acheter des petits gadgets érotiques chez Pornoprix : « Baiser bio, au juste prix ». Mais son appétit grandit dans l’ombre.

C’est ainsi qu’elle finit par céder au vice et s’inscrit sur un site de cuisine. 

Pour capturer la sexualité, l’inspiration ne manquait pas. Mais comment photographier élégamment la nourriture ? Comment traduire l’intimité et l’abandon sans tomber dans le sordide ?

Laetitia va découvrir le monde de l’interdit où il faut se cacher pour échapper à la brigade des mets.

Quand il y a une descente, elles planquent tout, elles se foutent à poil et commencent à caresser leur client.

C’est à travers ce récit complètement décalé que Juliette Oury réussit l’exercice de nous faire rire autant que celui de nous faire réfléchir. Le texte est tellement bien écrit que le lecteur ne peine pas à basculer d’un monde à l’autre. Il n’y a aucune confusion, aucun faux pas dans cette inversion des codes. Le lecteur se surprend donc à saliver d’une manière tout à fait nouvelle à l’idée d’imaginer danser des petits oignons dans l’huile chaude d’une poêle à frire.

Au détour de cet exercice parfaitement réalisé, Juliette Oury met très clairement sur la table la question du désir perçu comme une faute. Pourquoi le désir renvoie-t-il systématiquement à l’animalité, à la honte et au dégoût dès lors qu’il nous est interdit ?

N’ayez pas honte, croquez Dès que sa bouche fut pleine à pleines dents, mais cachez donc ce Saint Nectaire que je ne saurais voir !

Elodie Da Silva

Juliette Oury, Dès que sa bouche fut pleine, Flammarion, août 2023, 272 pages, 19 euros

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :