La réforme des retraites expliquée… au gouvernement, un échec de fond

Un démographe engagé

On connait Hervé Le Bras, ancien de l’INED, pour ses ouvrages avec Emmanuel Todd comme L’invention de la France (Hachette, 1981) ou bien plus tard Le mystère français (Seuil, 2013). On le connait aussi pour des ouvrages engagés comme Le sol et le sang : théories de l’invasion au XXe siècle (éditions de l’Aube, 1993). L’homme est engagé, à gauche et a mené un combat contre les statistiques ethniques ou ce qu’il nommait « l’obsession nataliste française ». Ici, il publie un essai chez Flammarion démontant la stratégie gouvernement lors de la récente réforme des retraites, adoptée disons de manière controversée.

La guerre des chiffres

Au départ, il y a cette anecdote racontée par notre démographe où, convoqué à l’Élysée par un conseiller furieux de ses critiques, on lui avoue que l’État a dû abonder le régime de retraite des fonctionnaires de trente milliards d’euros, sujet pas du tout mentionné par le gouvernement dans son argumentaire en faveur de la réforme. Cela déroute Hervé Le Bras qui, du coup, commence, en bon statisticien, à décortiquer les rapports du conseil d’orientation des retraites (COR), ses hypothèses de travail par exemple. Il découvre par exemple que le COR bâtit ses hypothèses chiffrées à partir d’une augmentation de la durée de vie qui ne se vérifie pas ces dernières années (elle stagne après un recul suite à l’épidémie de COVID) et sur des hypothèses de hausse de la productivité… qui relèvent de la science-fiction.

Hervé Le Bras connaît ce genre d’exercices pour l’avoir pratiqué lui-même à la fin des années 1970 (et il avoue que ses hypothèses n’avaient pas anticipé la hausse de l’espérance de vie constatée durant les années 1980-2000).

Une réforme qui ne résout rien

Après avoir renoncé à la réforme « systémique » par points (mais indexé sur le taux de croissance) de 2019, préconisée par une CFDT que Macron ignore, le gouvernement a choisi une piste « paramétrique » par le recul de l’âge de départ… qui remet en cause bien des vies. Comment un employé ou un ouvrier ayant commencé vers 18-20 ans peut-il être comparé en terme de future pension et durée de cotisation avec un cadre ? et quid des gens qui ont commencé à 16-17 ans ? Il démontre avec justesse le mensonge sur les retraites à 1200 euros, digne d’un roman policier.

Mais, pour le coup, il néglige que la vraie piste aurait été de jouer sur un recul de la durée de cotisation. Moins brutal mais moins efficace à court terme pour rassurer les marchés financiers sensibles aux efforts économiques de la France… Et cette réforme, soulignons-le, a révélé combien la population de ce pays était malheureuse au travail et de plus en plus paupérisée au niveau des salaires (je ne parlerai pas de l’inflation actuelle et de ses ravages).

La Réforme des retraites expliquée… au gouvernement est à lire pour comprendre comment cette réforme a enflammé la France.

Sylvain Bonnet

Hervé Le Bras, La Réforme des retraites expliquée… au gouvernement, Flammarion, septembre 2023, 144 pages, 18 euros

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