L’amour la mer de Pascal Quignard : la musique, la mort

À lire on reste sans voix ; ou plutôt sans mot. C’est l’effet d’une jouissance de lecture. D’ailleurs on ne lit pas, on commence par voir. Des tableaux. Tout d’abord, des joueurs de cartes. On pense à une peinture de Pieter de Hooch, ou de Georges de la Tour. On est au XVIIème siècle. Est-ce un effet de la langue qu’a choisie Quignard pour ce roman, l’effet d’un style qui consisterait à transcrire, dans l’écrit donc, les accents de la musique baroque qui nait dans ce siècle, et que notre auteur a déjà magnifiée dans son roman Tous les matins du monde ? Dès les premières pages, une empreinte s’installe chez le lecteur : la suite du texte nous apparaitra comme une suite de tableaux entrelacés. C’est que Quignard reprend et adapte pour ce roman l’écriture en fragments qu’il chérit, dans ses Petits traités notamment.

Le livre apparaît donc comme un puzzle, une polyphonie de tableaux verbaux, agencés selon ce que l’on pourrait appeler un temps intérieur. Celui que nous vivons. Le seul véritable ? Nous sommes loin du roman à histoire, chronologique comme il se doit, reconstituant une flèche du temps d’hier à demain, qui n’est au fond qu’une construction intellectuelle, bien utile pour les horloges mais totalement abstraite. « Ne pas chercher à tout prix une narration, à donner un sens au pire et à l’histoire, ne pas essayer de tricher », a dit un jour Pascal Quignard, sur France Inter.

L’originel

La fascination que provoque ce livre, comme d’ailleurs la plupart des écrits de Quignard, tient à la saveur du passé dans lequel il nous plonge. Plus exactement, d’un « jadis ». Dans son Dernier Royaume II, il a ce mot : « À partir du jadis c’est l’origine qui fait avalanche ». Le XVIIème siècle dans lequel nous plonge L’amour la mer est une métaphore qui nous porte ailleurs, comme le veut l’étymologie, vers une immémoriale origine : « Il était une fois, il y avait un dedans : il est perdu » écrit-il dans L’origine de la danse. Dans un premier temps, Pascal Quignard a voulu voir l’origine dans cette scène que les psychanalystes appellent « primitive », que nous inventons tous, souvent en toute inconscience, pour expliquer notre création : nous aurions assistés à (!), nous visualisons un rapport érotique où nos parents nous auraient conçu… Voilà ce qu’on appelle, n’est-ce pas, un fantasme. À moins qu’il faille remonter plus loin, jusqu’au « monde du dedans » que nous perdons dès le cri de notre naissance…

Ainsi décrit-il la musique comme la « retrouvaille bouleversante avec ce qu’on n’attendait plus de récupérer du monde d’avant le monde ». Le premier chant serait le battement du cœur entendu dans une grotte obscure. Puis on aurait substitué les églises aux cavernes. De même, c’est dans un creux, une carapace de tortue, que d’abord on recueille le chant produit par la flèche lancée par l’arc, dans un concert du creux féminin et de l’arc bandé appelée archet. La sexualité elle aussi est un chant de l’origine. Citation : « Il introduisit son sexe au fond de cette eau. Ce n’était pas un lieu. C’était autre chose qu’un lieu. C’était si ancien et confus dans l’espace. […] C’était ailleurs, aussi, dans le temps, ou l’heure, ou la saison, ou l’époque de l’Histoire. » Comme toujours, notre auteur mêle de façon savoureuse, si sensuelle, le réel et l’imaginaire.

L’amour, une séparation incompréhensible

Le roman nous plonge donc dans l’Europe baroque du XVIIème siècle, celui des guerres de religion, des famines et des épidémies : « on se tuait pour un dieu, écrit-il, qui n’avait rien jamais voulu que de mourir. » La mort est partout présente, quand les maladies se font clémentes les pillards se chargent de la besogne. « Il m’a fallu trouver une période plus sombre que la nôtre, avec une anomie totale », explique notre auteur lors d’un entretien sur France Musique, « les barricades sont là, l’épidémie est là, mais en même temps c’est le moment où l’art est le plus beau. » Il semblerait que Pascal Quignard ait écrit ce roman au temps de la covid. Au moment où son petit frère, violoncelliste et chef d’orchestre, en est mort. Pendant toute leur enfance ils avaient joué de la musique ensemble.

D’une page l’autre, des personnages réels et/ou fictifs se croisent et se décroisent. Tout d’abord Mademoiselle Thullyn, finlandaise, violiste émérite, et Lambert Hatten, luthiste virtuose et copiste (en qui je n’ai pas pu m’empêcher de voir un autoportrait de notre auteur), qui refuse d’interpréter et de publier ce qu’il compose. Ils se rencontrent, vivent follement leur amour pendant neuf mois, elle s’en sépare. Ils se retrouvent, vivent follement leur amour pendant neuf mois, il s’en sépare. Commentaire de Pascal Quignard : 

« Ils ne comprennent pas pourquoi ils se séparent. Mais il ne faut pas croire que nos vies sont compréhensibles ! » 

Il ajoute :

« La mort est une séparation incompréhensible, tout comme l’amour est une séparation incompréhensible qui réside dans la différence sexuelle : c’est une chose à la fois difficile et merveilleuse. »

Thullyn et Hatten rencontrent d’autres personnages qui vivent d’autres amours : Marie Aidelle et Meaume le graveur défiguré, Johann Froberger claveciniste et compositeur (le seul personnage à avoir été réel, avec Meaume), maître de musique de son amie Sibyla de Mömpelgard qui ne reprend vie qu’en chevauchant sa jument Josepha. Autant d’amours diverses.  

Une manière de regret

Il n’est pas heureux de conclure une lecture par une citation de l’auteur, mais Pascal Quignard excelle trop à qualifier la teneur de son œuvre pour que je résiste :

 « Il faut peut-être dans la musique, comme il faut peut-être dans l’amour, au moins une sorte de regret. Une nostalgie plus vaste que la joie que le plaisir donne. Un souvenir qui l’anime. Il faut quelque chose qui s’étend au-delà d’elle et qui ne puisse se maîtriser. Quelque chose qui rêve encore dans le sommeil du désir. »

Je pourrais d’ailleurs citer l’ensemble du livre, tant il me parait enchanteur…

Mathias Lair

Pascal Quignard, L’amour la mer, Gallimard/Folio, août 2023, 370 pages, 9,20 €

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