Napoléon ou la déchéance de l’empereur Scott

La vie de Bonaparte, son ascension fulgurante en tant qu’officier de l’armée révolutionnaire, son accession au trône et ses amours contrariées avec Joséphine de Beauharnais.

Lors d’un entretien accordé il y a plus de dix ans, Francis Ford Coppola évoquait les responsabilités et surtout les obligations qui incombaient désormais à Martin Scorsese, après son triomphe aux Oscars pour Les Infiltrés. Or, en dépit de choix parfois discutables, le réalisateur des Affranchis n’a jamais renié ses convictions et sa manière de faire, même si l’on peut remettre en question certaines de ses œuvres récentes comme Killers of the Flower Moon ou encore Le Loup de Wall Street, bien ficelées, mais loin de l’apogée rencontrée avec Casino.

Autre cinéaste auréolé par la prestigieuse statuette pour Gladiator, Ridley Scott a depuis emprunté une route bien plus sinueuse que celle de son pair. S’il jouit régulièrement d’un succès relatif au box-office et en partie critique, on peut lui reprocher néanmoins d’avoir tronqué les prises de risque de Blade Runner ou d’Alien pour un art plus policé, moins abouti et surtout plus consensuel, bien qu’il opte toujours pour des sujets séduisants. Mais le plus triste réside en sa propension à piétiner aussi bien son héritage que celui de ses aînés par des expériences bancales, loin de faire l’unanimité. Son retour sur la franchise Alien a donné naissance au médiocre Prometheus et puis au pathétique Covenant. Quant à son film médiéval (Le Dernier Duel), qui s’appropriait la structure de Rashômon, il ne parvenait jamais à capter l’essence du long-métrage d’Akira Kurosawa. Et on préfère oublier le sinistre Robin des Bois ou la bluette en roue libre Une Grande année.

Comme quoi, être récompensé n’incite pas forcément à aspirer à l’excellence… voilà pourquoi beaucoup craignaient son fameux biopic consacré à Napoléon ; sa tendance à transgresser les faits historiques les plus évidents et l’étiolement de sa mise en scène n’auguraient rien de positif, même si on pouvait espérer de Joaquin Phœnix, une prestation haut de gamme dans le rôle de l’empereur si controversé. Hélas, les retrouvailles entre l’acteur et le réalisateur, vingt-trois ans après Gladiator, ont accouché plutôt d’une minuscule souris qu’on aimerait déjà oublier.

Une question d’héritage

Au delà de la figure historique, Napoléon nourrit les fantasmes des cinéphiles du monde entier, aussi bien à cause du monument d’Abel Gance sorti en 1927, de l’essai sympathique de Sacha Guitry, que du célèbre projet avorté d’un certain Stanley Kubrick. Après 2001 L’Odyssée de l’espace, le metteur en scène rêva de tourner un long-métrage consacré à Napoléon et, dans cette optique, paracheva un script impressionnant. Pour susciter l’intérêt, il clama haut et fort qu’il s’agirait du plus grand film jamais réalisé. Malheureusement pour lui, les studios refuseront de le soutenir, en raison de l’échec de Waterloo, des coûts pharaoniques et des polémiques qui risquaient de resurgir (après celles générées par Les Sentiers de la gloire et par Lolita).

Or, même si l’entreprise de Kubrick ne vit jamais le jour, elle continue de fasciner par les idées avancées par l’auteur en termes de mise en scène (ah l’éclairage aux bougies, impossible soit disant à l’époque). L’ombre de ce Napoléon mort-né ne cessera de planer sur la filmographie de Kubrick et on considère que son Barry Lyndon en est devenu un rejeton spirituel, tant par le traitement que par le contexte historique. Et ce fantôme hante également la version proposée par Ridley Scott qui se refuse au perfectionnisme de Kubrick pour mieux patauger dans la fange qu’il a lui-même engendrée. L’échec de son Napoléon repose sur ses orientations artistiques, non pas polémiques (quoique), mais plutôt incohérentes qu’elles rendent nulles sa démonstration.

Courber l’Histoire

Pendant la promotion du long-métrage, Ridley Scott prit les historiens à partie, puisqu’ils remettaient en question l’authenticité des faits relatés à l’écran. À ce niveau, la bande-annonce laissait entrevoir un nouveau viol de l’Histoire en règle par le réalisateur après Gladiator, Kingdom of Heaven ou Robin des Bois. Toutefois, il faut dénoter l’attitude hypocrite de ses détracteurs qui ne s’étaient pas autant emportés lorsque les bustes de Septime Sévère ornaient le palais de Commode ou quand Jean sans Terre déchirait la Magna Carta… oui, le respect de ladite Histoire n’a jamais importé à Ridley Scott et c’est toujours le cas aujourd’hui (bon, la scène durant laquelle les canons détruisent les pyramides s’avère risible). Néanmoins, Napoléon ne relève pas du documentaire, mais du biopic fictionnel, lui accorder donc un peu de liberté aurait du sens dans un monde idéal façonné par Ridley Scott lui-même.

Pourtant, il creuse la tombe de son œuvre en raison de l’angle intellectuel adopté. Son objectif, démontrer par A plus B, la petitesse d’un tyran, ses failles et ses méfaits, en concluant par le bilan des morts causées par ses campagnes militaires. Durant ces moments, Ridley Scott désire s’appuyer sur des actes et des chiffres précis, souhaitant exposer la vérité de la manière la plus claire possible. Par conséquent, sa démarche en devient davantage fallacieuse puisqu’il occulte tout un pan d’un personnage ambivalent, négligeant d’expliquer pourquoi il séduisait autant le peuple que ses adversaires. En lieu et place d’un portrait nuancé, on découvre un pleutre misogyne, dépourvu du génie administratif et politique qui lui a permis d’accéder au pouvoir. Certes, il serait aisé de pardonner cette approche tronquée de Ridley Scott si le souffle épique ou romanesque cher à Chateaubriand avait habité le long-métrage. Malheureusement, il n’en est rien…

Tonalité diffuse

Centré sur la relation compliquée entre Napoléon et Joséphine de Beauharnais, le film aurait pu puiser son lyrisme dans les racines mélodramatiques d’autrefois. Mais Ridley Scott préfère offrir un spectacle vaudevillesque, amusant au départ et écœurant à la fin, puisqu’il se répète jusqu’à la nausée. La correspondance célèbre entre l’empereur et son épouse est rapportée par une paresseuse voix off, sans imagination. Napoléon se transforme en mauvaise comédie de mœurs et la vulgarité affichée nous empêche d’éprouver une quelconque sympathie pour les amants maudits. Réduit à l’état d’un pervers narcissique phallique, Napoléon tente désespérément de retrouver sa virilité, castré en partie par sa mère et par sa compagne (Joaquin Phœnix réitère dans ce registre après Beau is Afraid). Surtout la caricature qui en découle agace, dénuée de la finesse nécessaire pour faire mouche.

Piégés par ce contexte et la direction, Joaquin Phœnix et Vanessa Kirby se contentent du minimum syndical et ne convainquent pas, en dépit de leur talent. En outre, les nombreuses ellipses dues au montage (ah le spectre de la version longue de quatre heures), nuisent considérablement à la compréhension. Pourquoi Napoléon réussit-il à rallier les hommes après son premier exil (Ridley Scott ne montre jamais cette facette presque empathique bien réelle du protagoniste qui se voulait proche de ses soldats) ? Quant aux batailles, bien que correctement exécutées, elles n’instillent pas le frisson des combats de Gladiator. On se contentera juste de la tentative héroïque de la cavalerie, impuissante pour percer la formation défensive déployée par des fantassins… une bien maigre consolation.

Véritable naufrage sur le fond et sur la forme, Napoléon commet une erreur identique à l’insupportable hagiographie établie dans Vaincre ou Mourir. Ridley Scott se perd en conjectures en désirant dresser un tableau historique sans en respecter les fondements alors qu’il a depuis longtemps perdu son langage cinématographique. Une débâcle digne de la Campagne de Russie…

François Verstraete

Film américain de Ridley Scott avec Joaquin Phœnix, Vanessa Kirby, Tahar Rahim. Durée 2h39. Sortie le 22 novembre 2023

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