Armures, Stéphanie Hochet en Jeanne d’Arc
Stéphanie Hochet a depuis quelques romans trouvé le moyen de faire coïncider son histoire personnelle et des personnages ou faits historiques, sans qu’il ne s’agisse de flasque autofiction. Après s’être glissée dans la peau d’un pilote de chasseur zéro (Pacifique) puis dans celle de son idole William Shakespeare (William), la voilà qui entend la voix de Jeanne d’Arc. Une Jeanne sortie de sa force d’icône pour reprendre la forme d’une petite fille, Jehanne. Car Armures s’intéresse essentiellement à ce qu’il se passe en dessous, à ce que cette carapace protège et masque de soi.

Une architecture narrative ambitieuse
Armures tresse plusieurs fils narratifs : la figure de Jeanne d’Arc, celle de Gilles de Rais — l’être toxique par excellence —, et un versant plus intime où affleure une douloureuse mémoire personnelle. Ce dispositif n’a rien d’un simple montage historique ; il fonctionne comme une chambre d’échos. L’épopée médiévale dialogue avec l’expérience contemporaine, la sainteté avec la violence, le mythe avec le corps. Loin de juxtaposer des blocs narratifs, Stéphanie Hochet orchestre un mouvement de résonances. Les temporalités se répondent, les figures se reflètent, et le lecteur est convié à une lecture active, presque archéologique, où chaque strate révèle une tension nouvelle.
Une écriture au présent de l’histoire
L’écriture, tendue, précise, souvent au présent, donne à l’histoire une immédiateté saisissante. Les scènes médiévales ne relèvent pas d’une reconstitution décorative : elles vibrent d’une énergie physique, sensorielle, presque charnelle. Malgré un style maîtrisé et épuré, Armures imprégné le lecteur.
Ce choix stylistique produit un effet puissant : l’histoire n’est pas contemplée à distance, elle est vécue. La langue, incisive et dense, refuse l’emphase tout en maintenant une intensité dramatique constante. Cette capacité à conjuguer rigueur documentaire et souffle romanesque est rare.
Sainteté, violence et domination : un triptyque contemporain
Il ne pense qu’à elle, suppliciée à l’âge de dix-neuf ans. Au monde ignoble qui a permis qu’une telle abomination advienne, il voudrait dire sa répugnance, il voudrait punir les criminels du plus terrible des châtiments. Si la cause du Christ n’est plus défendue, alors l’humanité n’est que pourriture et le démon a triomphé.
Au cœur d’Armures Stéphanie Hochet place l’exploration du lien complexe entre sainteté et violence. Jeanne d’Arc n’est pas seulement icône chrétienne ; elle devient figure de résistance, d’insoumission, d’affirmation féminine. En contrepoint, Gilles de Rais incarne l’excès, la brutalité, l’ombre. En mettant ces deux figures en regard, Hochet interroge les mécanismes de la domination — politique, religieuse, sociale, familiale. Cette réflexion très contemporaine est très pertinente : le roman ne revisite pas le Moyen Âge pour le figer dans l’exotisme, mais pour éclairer nos propres structures de pouvoir.
C’est l’ogre et la sainte allant en miroir vers un destin commun. Destin lié par les tiers qui sont la femme effacée, écrasée, l’oncle monstre écrasant à son tour et plus dégueulassement, les aveugles au cauchemar de la petite fille. Derrière la littérature, par les mots qu’elle permet seule, il y a le destin d’une petite fille qui a subit l’effroyable, l’indicible, violence.
Un roman d’époque pour notre temps
Je suis Jeanne la Pucelle enfermée dans son armures, lancée vers son destin, à la tête d’une escorte, entourée de chevaliers. Seule.
La réception d’Armures met en évidence un consensus : le roman frappe par sa singularité et sa densité. Il témoigne d’une ambition littéraire forte, d’un refus des simplifications, et d’une volonté de penser l’histoire à hauteur de chair.
En conjuguant érudition, intensité psychique et puissance narrative, Stéphanie Hochet signe une œuvre qui confirme sa place dans le paysage littéraire contemporain. Armures ne se contente pas de raconter ; il interroge, traverse et expose. C’est un livre qui avance sans protection inutile et qui laisse durablement son empreinte sur le lecteur exigeant.
Armures est un objet littéraire hybride d’une rare intensité qui circule entre les formes littéraires convenues pour former un livre à la voix unique. La littérature devient champ d’expérimentation, d’exploration historique et de dévoilement intérieur, porté par une écriture sans concession.
Loïc Di Stefano
Stéphanie Hochet, Armures, Rivages, mars 2025, 222 pages, 20 euros
