Superfaible, les limites de Laurent de Sutter

Sous ses dehors libératoires, Laurent de Sutter serait-il animé malgré lui par une douce et impalpable police, celle du néolibéralisme ?

Dans Superfaible, Laurent de Sutter nous propose d’adopter une postcritique obscurantiste et pragmatiste, ces mots sont de lui. Ce vocabulaire évidemment provocateur résume les ruses stylistiques de notre pop-philosophe. Puisque le style n’est pas seulement l’homme mais aussi sa pensée, que dire du style de Laurent de Sutter ?

Le style c’est la pensée

Un de ses moteurs est le dégoût, ce qui l’apparenterait aux stylistes de la droite française, de Maurras à Houellebecq. « « L’idée de culture dans laquelle on serait englué, engoncé me dégoute » déclare-t-il dans un entretien avec Michel Zumkir sur le site Le Carnet et les Instants. C’est qu’il subodore vite les effets de la police qu’il assimile aux lois et aux normes de toutes les sortes, la pensée rationnelle étant une police comme une autre. « J’ai besoin de m’expliquer pourquoi lorsque je vois le mot « raison », dit-il dans l’entretien déjà cité, j’ai l’impression que quelqu’un veut me faire faire quelque chose dont je n’ai pas envie. Pourquoi quand je lis le mot « être », quelqu’un veut me faire être quelque chose dont je n’ai pas envie ». Des propos qu’il développe dans son livre Superfaible. « D’une certaine manière, j’ai toujours été l’emmerdeur récalcitrant à faire les choses comme il faut » dit-il encore. Ce que l’éditeur salue dans la quatrième de couverture : selon lui, ce livre serait « l’étendard d’une génération nouvelle », il appellerait à « renouer avec le sens du futur », à redevenir « libre à nouveau » – le mot à ici son importance. L’appel à la jeunesse qui va renverser les vieilleries a certes une motivation commerciale, c’est aussi un thème à la mode. Il est aujourd’hui, ô paradoxe !, obligatoire de transgresser (tant pis si cette obligation est une nouvelle police !). Nous sommes tous des adolescents !

Une autre source du style de Laurent de Sutter provient du journalisme qu’il a pratiqué dans un magazine pop-rock et dans diverses revues. La presse connaît un souci qui taraude un peu moins l’éditeur : elle doit vendre pour exister. Il faut donc user de toutes les agilités stylistiques pour attirer le chaland. Il faut être rapide, lisible, facile et accrocher le lecteur par des saillies, des paradoxes, des jeux de mots marrants… Il faut avoir un côté trublion, mais tout en respectant la commande :

« Tous mes textes, avant d’être écrits, sont calculés. En fonction de ce que l’éditeur veut, j’ai un certain nombre de signes, que je divise en chapitres de longueur absolument égale ».

Tel est le mix qui fait le succès de Laurent de Sutter.

Vive la postcritique

Entrons dans le vif du sujet (qui n’en est pas un selon notre auteur). Dans ce livre, Laurent de Sutter s’attaque à la pensée dominante : la pensée critique. Il en trace la généalogie, du XVIème siècle à nos jours en passant par Kant qui en dressa la synthèse. La pensée critique aurait établi comme valeur suprême la raison à portée de tous. Tout un chacun serait en mesure de juger de tout, ce qui serait scandaleux. Ainsi l’anti-dogme que constitua la pensée critique serait devenu un nouveau dogme. Il serait donc urgent de faire la critique de la critique.  

La critique veut dominer par la raison, telle serait sa force ? Revendiquons la superfaiblesse ! Traquons la police du bon goût. à la police des limites, opposons une « topique de l’illimité ». Le réalisme n’est qu’un fascisme : « tout est possible et tout est permis ». Au logos argumentatif, opposons « un pragmatisme des opérations du faire ». En résumé : Ne pensons plus, passons à l’action, faisons confiance à l’illimité !

Un catéchisme néolibéral

Faisons la somme des prédicats développés dans le livre : le refus des lois qui contraignent, dont la raison serait la dernière police. Tout est permis – comme le promulgue la doctrine du libre-échange et laisser-faire. Il faut être pragmatiste : la pensée raisonnante empêche de faire ; c’est-à-dire d’entreprendre – vive l’utilitarisme ! « On peut tout changer tout le temps » – soit une conception de la liberté comme absolu, au-dessus de tout. Un éloge de la main invisible :

« Avec mes livres, j’ai déployé un catalogue de l’affirmation de la confiance dans le bazar du monde, plus intelligent que nous ».

Reprenant Adam Smith, l’économiste Friedrich von Hayek l’a dit : il faut faire confiance au Marché les yeux fermés puisqu’on est incapable de le maîtriser, il est libre… On retrouve là tous les points clés du catéchisme néolibéral.

« J’essaie d’écrire en préservant l’électricité mentale » dit également Laurent de Sutter. Craignons qu’il ne soit victime ici d’un court circuit : les vingt livres qu’il publia font partie de ces exercices critiques qu’il dénonce ici. La critique de la critique est encore une critique. Le clinquant de son exposition ne parvient pas à en masquer la confusion. Vive l’obscurantisme ?  

Mathias Lair

Laurent de Sutter, Superfaible, penser au XXIème siècle, Flammarion « Climats », septembre 2023, 401 pages, 22 euros

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