The Ballad of Buster Scruggs : le Western façon Coen Brother’s

Le western est-il soluble dans la fratrie Coen ? Depuis le 16 novembre et le lancement de The Ballad of Buster Scruggs sur Netflix, nous savons que la fratrie a trouvé le filon et sorti une pépite.

 

Comme le personnage de l’orpailleur joué par Tom Waits, qui parle à Monsieur Filon pour mieux le débusquer, le duo de réalisateurs a su trouver LA méthode pour raconter SA version du western. Sans dénaturer leur style et la mythologie du genre.

 

Un Far west tragi-comique : il était six fois dans l’ouest !

C’est donc sous la forme rare du film à sketchs, qu’ils ont choisi de rendre hommage au Far West. En mode Americana décalé. Plutôt qu’un lyrisme spectaculaire et tape à l’œil, ils ont vite détourné le propos. A travers les 6 chapitres qui composent leur anthologie, c’est bien un exercice de style personnel qu’ils entament.

Adapté de 6 nouvelles écrites sur une période d’un quart de siècle, ce n’est rien moins que les thèmes les plus éculés du western qui se feuillettent devant nous. Car c’est bien un livre qui illustre littéralement le propos. Une anthologie pulp western, avec phrase d’accroche et chute en mode sentence. Le tout illustré par un dessin digne des meilleurs comics populaires américains.

 

Tim Blake Nelson est Buster Scruggs

Duel de kids musicaux : The far west’s voices

 

La ballade de Buster Scruggs, chapitre d’ouverture est le plus court des sketchs. Mais il est la pierre angulaire du jeu de massacres entrepri dans le film de Joël et Ethan Coen. Il mérite de donner son titre à l’ensemble de la partition.

Joué par un Tim Blake Nelson hilarant, nous le découvrons en mésange virtuose, collé à sa guitare et à son cheval Dan. Avec en fonds le paysage iconique de la Monument Valley. Effet cinémascope garanti ! Et profondeur de champ amplifiée par la qualité numérique des images. Mais la carte postale est trompeuse, car très vite nous comprenons que le beau cavalier blanc d’opérette est un messager de la mort redoutable et qu’il fait chanter ses colts six guns tout aussi vite qu’il yodle des ballades improvisées.

Bouge dans le désert et bandits mexicains, Saloon surpeuplé et partie de poker mortelle, duels dans la main street : TOUT y est. Jusqu’aux croque-morts, aussi noirs que le dernier pistolero qui joue de… l’harmonica !

Le motif est serré. Au plus près des sources du western hollywoodien. Celui du muet et des années trente. Où le beau cavalier est un Rudolph Valentino propret mais pas encore un John Wayne légendaire.

 

James Franco est un cowboy

 

Attaque de banque et pendaison(S) : Leone en embuscade

 

Près d’Algodones, est le second chapitre de l’implacable tragi-comédie western. Un cow-boy braqueur de banque est mis en déroute alors que l’opposition semblait loufoque et dérisoire. Plantée au milieu de nulle part, VRAIMENT, la vieille officine bancaire et son tout aussi cacochyme caissier, devaient être une proie facile. Un air de ressemblance certain avec un pépé tout droit sorti d’ un western spaghetti comme Mon nom est personne (oui, celui de la morale du petit oiseau et de la bouse de vache).

Bref, James Franco ne fait pas le poids et ira de gibet en gibet, sans oublier une attaque de Comanches et un troupeau de vaches vachardes. Très Clint Eastwoodien dans son flegme, par le jeu de l’acteur pince sans rire qui a une chance de pendu, cet épisode brille aussi par son humour ironique et sa verve toute Leonienne. Ce sera la seule excursion du film vers le western spaghetti.

 

Le Bonimenteur, l’art de raconter des histoires : Rémi sans famille façon western

 

Ticket repas (sic), est une terrible histoire. Liam Neeson campe un bonimenteur à roulotte, qui pérégrine de villes en villages, de trous perdus en étapes minables. Il y présente un spectacle inédit et improbable. Le soir, se dévoile aux rares spectateurs de la scène mobile, le clou d’un spectacle unique. Un acteur déclame, avec un talent rare, parmi les plus textes poétiques, tragiques ou bibliques de l’Histoire. Surdoué, il hypnotise l’auditoire tout autant par son talent, réel, que par sa… particularité.

Mais je ne spoilerai pas ce détail, il déterminera la suite tragique du voyage. Car l’imprésario doit s’occuper constamment de lui. Et souvent la charge est lourde et le spleen de l’acteur profond. Même un passage au lupanar devient une scène dramatique. Alors quand le bonimenteur taiseux campé par un magistral Liam Neeson, trouve une nouvelle idée de spectacle, les dés semblent être jetés (tousse). La chute (tousse) vous fera tomber les bras (tousse).

Comme Rémi sans famille, c’est un registre casse-gueule, le mélo larmoyant piégeux en diable. Malgré tout, les frères Coen estomaquent, et sont respectueux de la légende de l’ouest. Sauvage, forcément.

 

Pas de veine : une pépite !

Gorge dorée est la quatrième étape de la pérégrination vers l’ouest des frères Coen. Tom Waits est un orpailleur massif. Un dur à cuire barbu qui n’a pour seul compagnie que son âne bâté. Piscou sans sa rédingote, dans un Yukon fleuri. Mais le bougre est opiniâtre, méthodique même. Et son arrivée dans une vallée bucolique où broute un cerf, papillonnent des insectes, et vole un grand hibou (il aura son rôle), va écorner quelque peu l’imagerie paradisiaque du lieu. Non pas qu’il soit un vandale. Non. Il est plutôt respectueux de la nature, lyrique ici, mais il a un plan.

Et donc il creuse, et tamise. Re-creuse, re-tamise. Jusqu’à quadriller la rive du ru qu’il explore. Car des paillettes affleurent dans sa batée. Et son flair, doublé d’une expérience de chercheur d’or madré lui fait sentir la présence de Monsieur Filon. Quant enfin, il a cirsonscrit sa recherche à une aire réduite, nous creusons derechef avec lui. A-t-il trouvé M. Filon ?

Là aussi la chute est traîtresse. Comme un shooting dans le dos. Finalement le plus optimiste de tous les sketchs, Gorge dorée n’en est pas moins aussi violent que la litanie des autres contes noirs des Coen. On touche même le fond ici (tousse).

 

 

Les pionniers : on the road version blues

 

« La fille qui fut sonnée » (the gal who got ratled) — un étrange titre — est la plus longue étape du voyage. Sans doute pour respecter le rythme alangui d’un convoi de caravanes en route vers l’Oregon. Film dans le film donc. Et symbole d’un motif iconique du western américain. Mythe aussi emblématique que le drapeau : l’esprit pionnier !

Les prairies en décor, on n’échappe pas à la nuitée autour du feu. les caravanes en rond, les familles en cercle autour de leurs biens et de leurs bêtes. Le bœuf, le chien (très important rôle du toutou gueulard « président Pierce ») et l’omniprésent cheval. Immarcescible compagnon du cow-boy. Et du pisteur. Zoe Kazan joue Alice Longabaugh, une jeune femme au physique quelconque au look de quaker sage. Elle accompagne son frère pour s’installer en Oregon, alléché par d’hypothétiques affaires promises, lui le sempiternel malchanceux. Et, comme pour valider cette impression, il succombe très vite à une toux subite. Laissant notre jeune femme esseulée, si ce n’est un commis taiseux âpre aux gains.

 

 

En piste !

Heureusement, la caravane est guidée par un duo de pisteurs hors pair. Le plus âgé, Mr Arthur, est au dire du plus jeune Bill Knapp (l’acteur Bill Heck touchant et juste), un redoutable guide dans la prairie. Aux sens presque aussi développés que les indiens. Et ceux-ci rôdent, évidemment. Alors quand Alice en se rendant compte qu’elle est sans le sou et qu’elle doit honorer, encore, la dette contractée par son défunt frère auprès du commis, c’est vers Bill qu’elle se tourne. Un guide de convoi peut-il être de bons conseils ? Ballade romantique, drame à la belle humanité, le cinéma de John Ford est en embuscade. Avec ses rebondissements sentimentaux, ses attendus coups de théâtre, sa charge héroïque. Mais comme le petit chien président Pierce, qui aboie toujours quand il a peur, ou quand il croise des animaux plus grands et plus forts que lui, la vie recèle des ironies perverses. Forcément plus grandes, toujours définitives.

Chronologiquement, la fable est une nouvelle fois respectueuse de l’America, le folklore épique de l’âme américaine. De ce grand dehors qui doit devenir un foyer. Après l’âge de la sauvagerie sans foi ni loi arrivent les fermiers, les familles.

Et l’heure du glas final pour l’ouest, de moins en moins wild a sonné.

 

 

Un dernier voyage : fouette cocher, tirons les rideaux !

 

Le final réussit la gageure de conclure parfaitement le livre d’histoires des frères Coen. Par surprise mais toujours avec la figure imposée d’un motif western. La diligence. Car ça y est. Le monde de l’ouest n’est plus si lointain ni si dangereux. Et les moyens de communication le parcourent à bride abattue, de fort étapes en ville nouvelles. Huis clos idéal, nous retrouvons dans cette dernière translation, 5 personnages. Archétypes ultimes des figures de l’ouest. Une bigote, un joueur, un trappeur et deux étonnants chanteurs, chasseurs de primes.

Chacun y va de son couplet, de son histoire. Un sens de la vie métaphysique ou le furet le dispute à la bible, à la main du joueur ou à la chasse à l’homme. Seule la chanson, celle qui coure en ligne mélodique depuis le début du film avec Scruggs, parvient à apaiser cet âpre débat. Mais la nuit tombe et les masques aussi. L’heure du terminus sonne. Et le chasseur de prime conteur fait frémir son auditoire avec son histoire mortifère, sème un doute vicieux…

Quand, comme nous, les passagers descendent de ce voyage, ils ne seront plus les mêmes.

 

 

Un Terminus et un hommage

Les restes mortels, dernier sketch mérite son nom. Car ne nous trompons pas, les frère Joel et ethan Coen, nous ont baladé depuis le début. Bercés que nous fûmes par la petite musique drolatique de leurs fables. Où les archétypes espérés du mythique far west ont défilé sous nos yeux avec jubilation. Alors que, toujours, ils se sont échinés à détourner le propos avec maestria.

Car s’il y a bien un folklore western, un mythe pionnier, c’est plus souvent les pieds devants que se finissent les histoires. Le parti pris de l’anthologie, du livre d’histoires n’est pas un hasard. La voix off d’introduction, les textes en extrait qui ouvrent et clôturent les chapitres, les illustrations en exergue, le récitant final. Tout concoure vers cette ambiance là.

Comme dans les contes de la crypte, ces pulps où s’entremêlent mélo, western, crimes et fantastique, les sketches de frères Coen se rattachent bien à une mythologie américaine. Le mythe populaire, les légendes fondatrices. Et on a envie d’y croire. Et avec eux de jouer à se faire prendre, à se faire peur. Un magnifique hommage. Bien plus réaliste encore que l’imagerie un brun fadasse des films de Hollywood et même meilleur que leur honorable première incursion dans le genre True Grit.

Des mystères de l’ouest, wild wild, en mode unhappy end. Un régal de bout en bout.

 

Marc-Olivier Amblard

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