« Altamira » ou la généalogie de l’art mural : interview exclusive de Hugh Hudson

Claude Monnier a déjà publié dans les pages de Boojum un article sur Altamira, le film de Hugh Hudson. Mais nous revenons ici à la charge, parce que le sort (ou plutôt l’absence de sort) réservé à ce film en France est représentatif du vent de folie qui frappe aujourd’hui le secteur de la distribution dans l’industrie cinématographique. Entretien avec le réalisateur.

 

Malgré Antonio Banderas et Golshifteh Farahani, comédien et comédienne de réputation internationale. Malgré Clément Sibony et Pierre Niney, comédiens français. Malgré Hugh Hudson, réalisateur des Chariots de feu et de Greystoke. Malgré le sujet, espagnol, certes, mais non dépourvu de ramifications françaises. Malgré le fait qu’il s’agit d’une coproduction française.

Malgré tout cela, rien. Aucune sortie en salles, aucune édition DVD ou B-r n’est envisagée en France pour Altamira. Les Anglais emploient dans un tel cas le terme shelved. Autrement dit, « posé ‒ pour ne pas dire abandonné ‒ sur une étagère ». En l’occurrence, cet abandon n’est pas loin de ressembler à une mise en abyme, mais la situation n’en est pas moins scandaleuse.

 

Altamira est, pourrait-on dire, le Lascaux espagnol, à ceci près que c’est en 1879 qu’eut lieu la découverte de cette grotte par le paléontologue Marcelino Sanz de Sautuola (et par sa fille de huit ans, qui sut voir que les dessins sur les murs n’étaient pas simplement des figures géométriques, mais des réprésentations d’animaux). La découverte de grottes équivalentes en France se situe bien après cette date (plus d’un demi-siècle plus tard pour Lascaux). Sanz de Sautuola connut donc l’infortune des pionniers et fut accusé de supercherie. De deux côtés à la fois.

La communauté scientifique ‒ à commencer par ses représentants français ‒ nia dans un premier temps l’authenticité des peintures rupestres. Elles étaient, sinon trop belles, du moins trop réalistes pour être vraies. Leurs auteurs avaient en outre poussé le vice jusqu’à utiliser les reliefs naturels des murs de la grotte pour introduire de la 3-D dans les représentations des bisons ! Les communications de Sanz de Sautuola relevaient donc, forcément, de la rubrique fake news… En face, l’Église catholique, assez peu évolutionniste de son état, aurait dû se réjouir de trouver dans cette grotte la preuve que l’homme était déjà homme dix mille, voire quinze mille ans plus tôt. Mais là encore, c’était trop : les dates avancées par le paléontologue ne collaient pas avec le calendrier « officiel » de la création du monde.

 

Altamira, le film de Hugh Hudson

 

Altamira est le récit de cette réussite scientifique inopinément et immédiatement transformée en échec, au nom de la science et de la religion, par des défenseurs de la vérité engagés en fait uniquement dans des luttes de pouvoir. Certes, tout est bien qui finit bien, puisque Sanz de Sautuola fut réhabilité, mais ce happy end fut quelque peu tardif, puisqu’il eut lieu post mortem. Faut-il, en outre, préciser que les malheurs professionnels du paléontologue eurent de douloureux retentissements sur sa vie familiale ? Son épouse, si elle en croyait les autorités ecclésiastiques locales, avait pour mari quelqu’un qui ressemblait à un disciple de Satan…

Hugh Hudson raconte cette histoire, ou plus exactement cette triple histoire, sans effets particuliers (il y a bien, de temps à autre, les cauchemars de la petite fille dans lesquels les bisons s’animent, mais sont-ils autre chose que la « concrétisation » des résistances scientifiques et religieuses qu’on vient d’évoquer ?). Sans effets particuliers, mais avec une efficacité redoutable. Et saluons, à cet égard, la sobriété d’Antonio Banderas, aussi convaincant ici qu’il a pu être exaspérant dans d’autres films.

En fait, au-delà des événements historiques précis dont il traite, Altamira peut et doit être vu comme une métaphore de la condition de tout artiste, de tout poète, de tout savant qui prétend faire avancer la connaissance. Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. Et pourtant, elle tourne… Nous aimerions croire que toutes ces résistances obscurantistes appartiennent au passé, mais nous savons bien qu’aujourd’hui encore la mauvaise foi règne dans les débats scientifiques ou scientifico-religieux.

Hommage soit rendu en tout cas à Hugh Hudson. La vitalité irrésistible de cet octogénaire vient corroborer le principe scientifique jadis énoncé par François Mauriac selon lequel « le secret de la vieillesse, c’est qu’elle n’existe pas ».

Et que les lecteurs qui voudraient lancer sur Internet une pétition pour qu’Altamira soit diffusé sur autre chose qu’une incertaine plate-forme de VOD ne répriment pas leur envie : il n’est jamais trop tôt pour bien faire.

Hugh Hudson
Copyright GTRES / BESTIMAGE

Entretien avec Hugh Hudson

Boojum : Vous avez déclaré lors d’une conférence de presse sur Altamira : « God controls everything. » Mais comme vous l’avez fait sur un ton légèrement excédé, on ne sait pas très bien si cette phrase doit être prise au sérieux. Altamira pose en tout cas la question des rapports entre Dieu et la science et l’image qui se dégage de l’Église n’est pas très positive…

Hugh Hudson : Il faut toujours un ennemi dans une histoire et, dans Altamira, c’est l’Église qui joue ce rôle ! C’est sur un ton ironique que j’ai dû dire que Dieu contrôle tout… Je respecte certaines religions, mais qui est Dieu ? qu’est-ce que Dieu ? Dans Les Chariots de feu, Eric Liddell refuse de courir un dimanche parce qu’il craint Dieu et qu’il refuse d’aller contre ses croyances. Il faut respecter les croyances d’autrui… et il faut aussi respecter ses propres croyances, refuser les compromis, garder une assise solide. Les choses vont mal quand certains esprits viennent distordre les principes d’une foi. Les islamistes sèment aujourd’hui le trouble en Occident et dans leurs propres pays, mais des millions, des milliards de musulmans sont des gens honorables et pacifiques. Il y a eu de la même façon des périodes troubles dans l’histoire de l’Église catholique.

J’aime à construire mes films sur des conflits. Conflit légèrement religieux dans Les Chariots de feu ; conflit touchant aux structures de la société dans Greystoke ; Révolution est un peu à part : c’est l’histoire d’un individu qui refuse de se rallier à une cause collective, mais qui est contraint de le faire lorsque son fils est entraîné dans la tourmente, et qui finit par trouver ensuite lui-même une raison de combattre. Dans Altamira, l’Église intervient comme la force conservatrice et réactionnaire qu’elle était à l’époque, refusant tout ce qui pouvait ressembler à une remise en question de certaines croyances catholiques. La presse espagnole nous a reprochés d’avoir forcé le trait et je ne saurais prétendre le contraire. Mais l’histoire de l’Église espagnole n’est pas particulièrement glorieuse. Le prêtre que nous représentons [interprété par Rupert Everett] a vraiment existé et a bien publié, de manière anonyme, des articles dans le journal local pour attaquer la famille de Marcelino Sanz de Sautuola. À sa manière, c’était un inquisiteur. L’Église ne s’est radoucie que lorsque la communauté scientifique, qui elle aussi avait commencé par crier à la supercherie lors du Congrès de Lisbonne, a reconnu son erreur et fait amende honorable, des fresques analogues ayant ensuite été découvertes en France.

 

En nous faisant voir les dessins de la grotte à travers les yeux et l’esprit de la petite fille, autrement dit en présentant de véritables dessins animés, n’invitez-vous pas le spectateur à les considérer comme la source première de l’art cinématographique ?

Une forme primitive de l’Entertainment ? Qui peut dire aujourd’hui ce qui véritablement se jouait à travers ces fresques ? Témoignages de superstitions ? de doctrines religieuses ? Chamanisme ? Les peintres, j’imagine, étaient des hommes qui organisaient des réunions autour de ces dessins pour raconter des histoires. Une chose en tout cas est sûre : il y a dix mille, quinze mille ans, voire plus peut-être et bien avant que le concept d’Adam et Ève ou de Dieu ne soit apparu, il y avait déjà dans l’esprit des hommes la volonté de produire une représentation de la réalité.

 

Certains ont rapproché Altamira du Labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro…

J’aime beaucoup le travail de Guillermo del Toro, en particulier son dernier film, La Forme de l’eau [sortie prévue en France en février 2018]. Mais jamais ne m’est venue à l’esprit l’idée qu’on pourrait comparer son Labyrinthe et Altamira. Son film est un film fantastique et Altamira raconte une histoire véritable, sans ambiguïté. Mais, maintenant que vous le dites, c’est vrai : il y a l’Espagne, cette petite fille qui descend sous la terre, qui découvre quelque chose dans une grotte…

 

Bison peint sur les parois d’Altamira

 

À ce sujet, comment vous, Britannique, avez-vous été amené à réaliser Altamira, film essentiellement espagnol ?

Le projet était espagnol, mais le script qu’on m’a soumis était anglais, parce que les producteurs tenaient absolument à ce que le film soit tourné en anglais, convaincus qu’ils pourraient de cette manière atteindre un marché plus large. J’ai choisi les comédiens en fonction de cette exigence et j’ai tourné le film en anglais, mais je me suis aperçu après coup que c’était une erreur et que le calcul des producteurs était un mauvais calcul, avec des résultats catastrophiques. Tourné en espagnol, Altamira aurait eu une identité nationale, aurait été un vrai film européen. En définitive, une semaine d’exploitation aux États-Unis. Aucune sortie au Royaume-Uni. Rien en France non plus… J’ai eu affaire à des gens paresseux et peu combatifs. Bien sûr, il fallait qu’ils rentrent dans leurs fonds, mais la vente à quelque plate-forme de VOD a dû leur suffire. Suis-je furieux ? Non, puisque cette affaire me dépasse largement : j’ai réalisé le film ; je ne l’ai pas produit ou coproduit. Mais je suis furieux, oui, qu’on n’ait pas proposé Altamira comme il fallait aux distributeurs qu’il fallait. Pour être précis, il existe une version du film doublée en espagnol, que j’ai contrôlée moi-même, et elle est excellente. Mais elle n’est pas sortie d’Espagne, alors que, j’en suis sûr, elle aurait pu intéresser le Curzon Group (1) en Angleterre.

Au total, une situation absurde : un sujet que j’ai aimé d’emblée, où je retrouvais certains thèmes qui me sont chers ‒ par exemple, celui de la nature, déjà abordé dans Greystoke, ou celui de la réussite et de l’échec ; un film respectable, avec des comédiens respectables ; un film dont je suis content et dont je suis fier ; deux ans de travail (j’avais même planché sur le scénario avec le scénariste). Et rien à l’arrivée. 

À vrai dire, certains de mes précédents films avaient déjà subi un sort analogue. Lost Angels a été exploité en France de façon ultra-confidentielle ; My Life So Far, qui est vraiment un charmant petit film (2), n’a pas du tout été distribué dans votre pays. Et que dire du producteur de Révolution [Irwin Winkler], qui s’est évanoui dans la nature et dont je n’ai plus jamais entendu parler dès qu’il a vu que le film allait être un échec aux États-Unis ? Ces messieurs passent très vite à autre chose. Moi, je continue à vivre avec mon film, même si moi aussi, je dois passer à autre chose. Mon cas, d’ailleurs, ne constitue pas un cas isolé et je ne tiens aucunement à entrer dans la catégorie des poètes maudits. Je fais mon travail.

 

 

Vous allez donc « passer à autre chose » ?

Je travaille sur un projet franco-américain que je devrais réaliser l’an prochain. Une histoire universelle, sans rapport avec l’Angleterre (qui a dit que je devrais me cantonner à des sujets anglais ?), là encore sur des thèmes auxquels je suis attaché. L’histoire d’un performer américain qui a vraiment existé, qui a vécu en France, qui a connu son heure de gloire, et qui, si le film marche, devrait retrouver la célébrité… l’espace d’un instant, puisque, comme nous venons de la dire, la carrière des films se limite de plus en plus souvent à une semaine ! La télévision est sans doute dans une certaine mesure responsable de cette situation. Elle permet d’atteindre un public très vaste et je n’ai rien contre les séries : moi-même, je regarde actuellement la série allemande Babylon Berlin et la série britannique The Crown, remarquablement bien fichue. Mais on a tendance à oublier que seul le cinéma offre ce luxe merveilleux qui consiste à rester isolé de tout pendant les deux heures que dure la projection d’un film. D’un film comme Phantom Thread, par exemple, dernière œuvre de Paul Thomas Anderson, excellent scénariste et réalisateur extraordinaire, avec Daniel Day Lewis dans le rôle du célèbre couturier des années cinquante Reynolds Woodcock.

Le cinéma est devenu aujourd’hui une affaire très compliquée. Les films indépendants, du genre des miens, risquent de plus en plus de rester au bord du chemin. L’autodestruction de la Weinstein Company est un bien et un mal tout à la fois. Un bien parce qu’il y a certains comportements qu’on ne saurait tolérer. Mais Weinstein avait un don : grâce à lui, de petits films indépendants et de qualité pouvaient exister. Il y a là une lacune qu’il va falloir combler.

La Fox va-t-elle être avalée par Disney ? Ou est-ce Murdoch qui va manger Disney ? (3) Tout change. Mais tout doit changer. Et moi aussi. Il peut, à certains moments, m’arriver de penser que je ne suis plus ce que j’ai été, mais je ne relâche pas mes efforts. Je n’ai pas l’intention de baisser les bras. Mon rêve, en fait, est de mourir dans une salle de mixage, juste après avoir mis la dernière main à un film.

 

Peut-on vous demander ce que vous pensez du Brexit, eu égard à la multiplicité des nationalités dans la liste des interprètes d’Altamira ?

Ce referendum était une erreur. Nous n’aurions jamais dû quitter l’Europe : le Royaume-Uni va s’appauvrir. Ce recul vis-à-vis du monde européen correspond sans doute au conservatisme réactionnaire d’une moitié de la population britannique, mais je ne vois vraiment pas le bénéfice de l’opération. Je crois de toute façon que, même si nous quittons l’Europe, il restera des accords commerciaux entre l’Europe et le Royaume-Uni et que, pour beaucoup de gens, celui-ci continuera à faire partie de celle-là. Je me sens autant français ou espagnol qu’anglais ou qu’allemand. Mon cœur est européen. Certains théoriciens prophétisent l’écroulement de l’Europe d’ici dix ans, mais qui peut vraiment savoir ce qui va se passer ?

 

Propos recueillis par FAL

Remerciements : Jean-Pierre LAVOIGNAT

 

(1) Le Curzon Group est une société britannique spécialisée dans la distribution de films étrangers.

(2) Hugh Hudson avait retrouvé pour ce film David Puttnam, producteur des Chariots de feu.

(3) La réponse à ces questions allait tomber quelques heures à peine après cet entretien.

 

 

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