Clint Eastwood, le jugement du sociologue

Quand la sociologie s’invite au cinéma

Jean-Louis Fabiani travaille comme sociologue à la Central European University à Vienne et est surtout connu dans son milieu pour des ouvrages comme Pierre Bourdieu, un structuralisme héroïque (Editions de l’EHESS, 2015) et Sociologie de la Corse (La Découverte, 2015). Il centre ses travaux autour de la manière dont les objets culturels sont distribués dans la société et sur la manière de se les approprier. Et le voici qui se penche sur le cas Clint Eastwood.  

Le cas Eastwood

Plusieurs idées traversent cet essai. Clint Eastwood, 90 ans cette année (Mazel tov !), est un mythe vivant et surtout un metteur en scène reconnu, surtout en France. Mais Eastwood s’est aussi fait remarquer par ses prises de position conservatrices, soutien des républicains de Nixon (un grand président malgré le Watergate) à Trump.

Or Eastwood cinéaste a réussi par sa plasticité à séduire à un moment les féministes, notamment avec Sur la route de Madison. Et est un des acteurs préférés des afro-américains. En fait, il séduit toutes sortes de publics et est loin, très loin de l’image réactionnaire véhiculée dans les années 70 par la critique Pauline Kael. Pourquoi ? Et la sociologie peut-elle nous aider à comprendre son succès ?  

L’ambivalence

En lisant cet essai, le constat est le suivant : Eastwood est un cinéaste ambivalent. Jugé par l’auteur comme un acteur limité (ça se discute), il n’a pas eu de succès dans les années 50 comme jeune premier. Tant mieux car après avoir trouvé une certaine renommée avec le feuilleton Rawhide, il part en Italie tourner avec Sergio Leone la fameuse trilogie des dollars. L’épisode est capital car Eastwood y apprend une forme de distanciation et y acquiert une place quais mythologique à un moment où la contre-culture se met en place. De retour en Amérique, le rôle d’Harry Callahan dans le film de Don Siegel (un auteur à réévaluer) fait de lui une icône de la masculinité (malgré, je le répète, Pauline Kael), en crise depuis les changements des années 60.

Le génie d’Eastwood est d’avoir, j’insiste là-dessus un peu plus que l’auteur, constamment mis en question cette masculinité, cette virilité, ce qui a contribué à lui donner une aura auprès du public. Incroyable au final pour un auteur classé à droite ! Rappelons qu’Eastwood est un libertarien, individualiste, beaucoup plus ouvert qu’un baptiste conservateur du Sud. Et aussi un producteur qui sent le public, son évolution.  

Eastwood face au racisme

L’auteur de ces lignes a un point commun avec le grand Clint : lui aussi, à un moment de sa vie, en écoutant de la musique produit par des afro-américains (le jazz pour Clint, la soul pour moi) s’est vu comme « un noir dans un corps de blanc ». Ça arrive ! Et c’est un signe que le racisme est une connerie (même si aimer la musique noire n’est pas un antidote, malheureusement). On a accusé Eastwood, fan absolu de jazz, d’avoir donné dans l’appropriation culturelle, particulièrement avec Bird. L’auteur le défend même s’il note ses ambiguïtés. Eastwood est un homme né en 1930 dans une Amérique ségréguée et pleine de préjugés racistes. Il n’est et il ne peut pas être inscrit dans un courant de pensée raciste. Il a donné des rôles très forts à Morgan Freeman, un de ses amis d’ailleurs. Notons cependant, avec l’auteur, que ces films ne permettent pas d’avoir une vision structurelle du racisme anti-noir aux États-Unis, c’est une limite.  

Qui aime Eastwood ?

La fin de l’ouvrage est sociologique. Au fond, qui aime le cinéma d’Eastwood ? Une étude montre qu’il s’agit de gens de plus de quarante ou cinquante ans aux États-Unis, blancs ou noirs. La jeunesse est moins enthousiaste. Et là, je sors du champ de l’ouvrage, je me permets de gros regrets. Eastwood est un grand cinéaste, le dernier, avec Coppola, du cinéma américain. Des films comme Breezy (ignoré par Fabiani, dommage) ou Sur la route de Madison démontrent sa sensibilité. Cet acteur qui doit beaucoup dans son jeu à James Stewart ou Lee Marvin, ce cinéaste héritier de Ford et Hawks, est très précieux.

Nous devons voir ces films, en débattre (American Sniper le mérite, il est ambigu et à moitié raté) car il est le miroir de nos changements. Surtout, cher Jean-Louis Fabiani, c’est le cinéphile qui parle, nous avons besoin d’Eastwood. Bon essai en tout cas.  

Sylvain Bonnet

Jean-Louis Fabiani, Clint Eastwood, La découverte, « Repères/Sociologie », octobre 2020, 128 pages, 10 eur

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