La chasseuse de Trolls de Stefan Spjut, plongez dans une Suède très étrange !

illustration Christine Linde

Stefan Spjut sort chez Éxofictions aux Éditions Actes Sud La Chasseuse de Trolls. Une surprenante saga.

Largement plus portée sur la Science-Fiction que le fantastique ou la fantasy, Éxofixtions, la collection dédiée aux genres imaginaires des éditions Actes Sud, nous surprend cette fois-ci en éditant La chasseuse de Trolls. Ce GROS volume, est le premier tome d’un diptyque entamé pendant quatorze années par le suédois Stefan Spjut. Et on comprend mieux pourquoi en voyant le résultat : une réussite ! Et à Boojum, nous aimons les ambiances nordiques (cf les vikings de Fleisher vu par FAL) !

Journaliste, critique, S. Spjut publie ici son second roman aux antipodes de la production de genre actuelle. Et c’est tant mieux. Certes la vague du polar suédois (et nordique) qui nous a submergé grâce à Actes Sud avec Stieg Larsson et le phénomène Millénium (et ses -hum- suites), nous a un temps régalé de cette ambiance sombre et pesante propre à cette “école”. Mais, justement, celle-ci ne se revendiquait pas comme telle. Une école ? Non pas, une ambiance ! Car c’est bien l’opportunisme marketing, qui vit s’emparer les éditeurs du monde entier de cette martingale providentielle. En laissant, paradoxalement, se diluer la substantifique moelle de la touche nordique.

Le weird nordique

Et c’est justement cela qui transpire dans les 623 pages de ce profus ouvrage. Rien moins que la tentative réussie de nous immerger dans un réalisme magique nordique ! Non plus dans les miasmes de l’urbanité interlope et glauque des villes et des banlieues suédoises. Ni le cheminement dans les âmes tortueuses des dépressions issues des longues nuits septentrionales. Maelstrom inéluctable et millénaire des esprits du cru. Propice à la folie, au suicide, au meurtre et creuset des mythes et légendes les plus tenaces. Les plus crédibles, surtout ! Sans omettre les errances récentes des conflits passés. Cette indépendance douteuse qui fit de la Suède un pays en apparence libre. Mais en fait, particulièrement oppressé entre des territoires de géants. Russie soviétique et Allemagne nazie, Damoclès dédoublant son épée. Bref, tout sauf un Walhalla de lait et de miel.

Mais s’il est bien un pays, une région, où les géants sont sur-naturels, c’est bien, la Scandinavie. Et un peuple où la croyance animiste en une nature sauvage et dangereuse est toujours prégnante, c’est encore les suédois qui restent les héritiers de ces savoirs. La terre y est vaste. Longue et fragmentée. De fjords tumultueux, en falaises à pic, de lacs profonds et innombrables, en forêts infinies et sombres. Eau, terre, feu et glace. Forcément. Car la Scandinavie est par nature, et par son Histoire, une terre de légendes. De sagas. Où les contes se transmettent de bouche à oreille depuis les temps anciens des glorieux Vikings. Voire depuis les époques immémoriales ou “autre chose” cohabitait avec l’Homme.

Un pont et une tradition : Viking vs trolls.

Le charretier de la mort, version Marabout Fantastique n°396, 1972, illustration Henri Liévens

Alors oui, les visions récentes transmises par des séries à succès comme Vikings ou The last Kingdom, des icônes popculturelles ressuscitées comme Thor et Loki, ont permis d’infuser dans notre imaginaire les figures totémiques du bestiaire mythologique nordique. Plus complet encore, le travail acharné de Régis Boyer depuis lurette sur la culture, les mythes et les civilisations scandinaves a initié avec bonheur et persévérance, plusieurs générations de curieux des terres du Nord. C’était le temps de Viking is coming !

Mais dans le corpus littéraire nordique, les références restaient par trop confinées à un imaginaire classique. De contes à la Andersen ou de récits quasi-enfantins, comme la quête fondatrice de Niels Olgersson par Selma LAGERLÖF. Ou son recueil introuvable Le charretier de la mort. Quelques contes de Karen Blixen, des textes de Hamsun, des passages de Lagerkvist ou de Strindberg . Donc, trop rares, furent les échappées dans le fantastique, et encore moins l’étrange des racines du territoire. Un pont était donc encore à reconstruire. Car seul le norvégien Tarjei Vesaas, à la période contemporaine, sembla tenté de renouer avec ses racines là.

C’est donc le moment idéal, choisit par Stefan Spjut pour relier les fils des motifs de la légende suédoise. 14 années à écrire. À peaufiner, un récit beaucoup plus subtil que les arcanes stéréotypés de la saga nordique en mode Épinal.

Cryptozoologie et enquête


Troll ou Stallo au large d’Alfhild Vekterli , illustration norvégienne

Et pour nous embarquer au plus profond de son récit, les rets choisis par l’auteur sont serrés. Dans la région forestière de la baie de Farnebofjarden, le petit Magnus Godin, quatre ans, a disparu il y a 25 ans. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les circonstances, tout comme le très jeune âge de la victime, ont traumatisé le pays. Au dire d’une mère terrifiée, le petit fut emmené par une créature qualifiée de géant. Plus encore, aux alentours de la cabane forestière de location où ils passaient ce début d’été, les simples animaux sauvages avaient un comportement très étrange. Lièvre, renard et chauve-souris se seraient “regroupés” face à la maisonnette, comme aimanté par un-je-ne-sais-quoi qui habitait le sous-bois.

Quand une série de disparition d’enfants secouent le territoire, Susso Myren, jeune cryptozoologue, déterre alors l’enquête. Depuis longtemps, ses recherches ont tenté de trouver des preuves de l’existence des peuples et des créatures anciennes. Celles que le folklore a infantilisé. Mais, et la succession d’événements et de témoignages, auxquels bien vite elle va être confronté, lui indique que, sous les oripeaux criards mais inoffensifs des contes, les plus belles contines ont pour thème principal la mort, et pour ritournelle hypnotique, la danse macabre.

Le parlement des trolls

illustration John Bauer

Ainsi, entre l’enquêtrice obstinée Susso et le récit, s’installe un aller retour narratif constant. Subtil et précieux. Il tisse une fausse réalité. Où le rural côtoie l’étrange. Le banal du quotidien se voit transfigurer, sans effets de manche. La nature pourvoyant déjà à l’ambiance délétère. Point besoin de sensationnel, d’abord. Car c’est insidieusement que Spjut introduit, peu à peu, dans son écriture et dans son paysage, cette rupture fantastique. Cette irruption du surnaturel dans le naturel.

Comme avec le duo Seved et Ejvor. Installés en forêt arctique. Confrontés continûment, ingénument au début, à ces êtres étranges que la tradition a appeler Trolls ou Stallo en langue Same (titre du roman en vo). On découvre alors bien vite, que contrairement à la naïveté des contes, le Troll est beaucoup plus fort, plus dangereux et plus grand que l’être humain. Surtout, il est aussi un démon, beaucoup plus méchant, vicieux et d’une bêtise puissante. Bêtise à prendre au sens propre du terme. Qui ramène à l’esprit de la bête ! Méfiance, surveillance, Susso, l’enquêtrice, devra tenir compte/conte des avertissements…pour survivre.

Un magnifique premier opus

Comme avec Le Parlement des fées de John Crowley, qui sut donner en son temps une densité littéraire, adulte enfin, aux sources de la fantasy et des contes de fées, Stefan Spjut, avec ce roman entame sa propre réhabilitation de la legenda fantastique scandinave.
La chasseuse de Trolls, continuellement, offre en sous-texte et à l’arrière-plan des lectures, des personnages allégoriques, des métamorphoses tragiques du banal, du visible. Alors, sous les regards hypnotisés des spectateurs et des orants captivés par le conteur, le soir, à la veillée, autour du feu, la forêt de symboles prend vie. Et le symbole premier, cette forêt, obsédante, sans aucun doute, devient le lien immarcescible, ce dialogue profond avec la puissance des ténèbres voulu par Spjut. Un réceptacle
vers un autre chose weird, presque Lovecraftien.

Révérence et chapeau bas Monsieur Spjut. Vivement l’apothéose du second tome, nous n’en doutons pas !

Les Scandinaves ne sont jamais aussi grands que lorsqu’ils s’attachent, avec leurs voix de conteurs inlassables, à manifester l’évidence de l’indissoluble union que disent toutes leurs belles histoires d’amour et de mort.

Régis Boyer

Marc Olivier Amblard

Stefan Spjut, La chasseuse de Trolls, Collection Éxofictions, Éditions Actes Sud, traduit du suédois par Jean-Baptiste Coursaud (Stallo), mars 2019, 23,80 eur

éditions poche suédoise

À lire le début du roman en extraits pdf feuilletables

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