La passion Polanski

Ce n’est pas un hasard si ce livre, dont j’ignorais jusqu’à l’existence il y a deux semaines, a attiré mon œil, malgré son petit format, alors qu’il était caché par d’autres ouvrages plus imposants, dans le rayon cinéma de mon libraire. Sur la tranche, deux noms : Roman Polanski, Dominique Legrand… Voir ces deux noms associés a provoqué en moi un écho lointain…

Pour tout cinéphile amateur de cinéma de genre, ayant grandi dans les années 1980, Dominique Legrand est en effet un nom qui a une résonance particulière. C’est le jeune homme qui réussit l’exploit, alors qu’il ne faisait pas partie de la rédaction, de publier un superbe dossier sur Brian De Palma dans la revue Mad Movies, en 1985, puis un autre sur Roman Polanski un an plus tard. Et, pour beaucoup d’entre nous, c’est ce dossier vénéneux, sur fond noir, qui déclencha une profonde attirance pour l’auteur de Répulsion. Par bonheur, Legrand a de la suite dans les idées : l’essai sur De Palma devint un livre fameux en 1995, le premier (autre exploit) à être publié en France sur le cinéaste (1) ; et aujourd’hui, donc, après trente ans de réflexion, l’essai sur Polanski s’est également transformé en livre.

 

Longue lettre à Polanski

Alors, me direz-vous, des ouvrages sur Roman Polanski, il en existe des dizaines. Oui, mais celui-là est spécial. Legrand n’a pas voulu se lancer dans la traditionnelle analyse thème par thème, film par film, puisque cela a déjà été fait. Contre l’usage, il a décidé d’écrire une longue lettre, personnelle, intime, à l’auteur de Tess. De la même façon qu’il y avait eu la lettre d’un psychanalyste à Steven Spielberg, voici désormais la lettre d’un romancier et essayiste à Roman Polanski. L’auteur y évoque tout, de sa terreur d’enfant lors de la découverte de Rosemary’s Baby à la télévision, en compagnie de ses parents, à son désarroi lors des récentes campagnes de dénigrement concernant l’homme Polanski, en passant par sa recherche frénétique, adolescent, de tous les anciens films du cinéaste dans l’Officiel du spectacle (pas d’Internet à l’époque pour les cinéphiles en état de manque).

 

La passion Polanski

 

Que les universitaires se rassurent, dans la deuxième moitié de cette longue lettre, Legrand évoque aussi les thèmes et les motifs récurrents (l’humiliation, la persécution, l’enfermement) qui courent du Couteau dans l’eau à La Vénus à la fourrure, et n’oublie pas les courts-métrages polonais, mais ce qui l’intéresse avant tout, c’est de communiquer au lecteur ce que c’était d’être un cinéphile passionné dans les années 1970-1980. En ce sens, cette lettre est presque un document sociologique et, pour tous ceux qui ont connu cette époque, elle constituera un pur régal, une véritable madeleine qui ouvre des pans entiers de notre esprit, via le souvenir intime, le détail, que ce soit celui des pages jaunies d’un livre adoré ou celui d’une affiche intrigante entr’aperçue sur une colonne Morris, depuis la voiture parentale.

On le sait, le particulier reste la meilleure porte vers l’universel, et c’est pourquoi nous n’en voulons jamais à Legrand de « raconter sa vie », nous n’y voyons aucun égocentrisme, car sa vie, c’est tout simplement la nôtre.

 

Le Couteau dans l'eau
Le Couteau dans l’eau

 

Ce qui est en jeu, au fond, à travers ce livre, c’est le lien mystérieux qui unit depuis toujours, à travers l’espace et le temps, un artiste et ses admirateurs anonymes. Ils ne se voient pas, ne se rencontrent pas (sauf parfois lors d’une rapide dédicace), mais ils sont constamment connectés en esprit. Et le vecteur de cette connexion est ici la passion du cinéma, celle qui pousse Polanski à faire des films depuis qu’il a découvert Citizen Kane adolescent, celle qui pousse Legrand à voir et revoir les films de ses cinéastes préférés et à écrire sur eux. Et la chaîne se poursuit, en s’enrichissant, car cette connexion est également celle qui unit l’exégète à ses lecteurs. Ses semblables.

 

La Passion Polanski
Mia Farrow, John Cassavetes et Roman Polanski sur le tournage de Rosemary’s Baby

 

Que faut-il attendre d’un livre de cinéma ? Qu’il donne instantanément l’envie de revoir les films du réalisateur (ou du genre) étudié et, par transmission, qu’il donne envie de parler cinéma, de s’exprimer sur cet art. Nul besoin pour cela de grand format, de belles photos ou de papier glacé, la simplicité et la sincérité de l’écriture suffisent.

 

C’est le cas de cet ouvrage, petit, fragile, obsessionnel, se blottissant dans sa cachette, comme un personnage de Polanski…

 

Claude Monnier

 

Dominique Legrand, La Passion Polanski, Marest éditeur, octobre 2017, 141 pages, 12 euros

 

(1) Brian De Palma, le rebelle manipulateur, Le Cerf, 1995.

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