La Suspension, l’émoi devant les pamphlets antisémites de Céline

On ne mettra jamais en doute la sincérité de l’émotion, car c’est un choc qui est à l’origine du court récit de Géraldine Collet, La Suspension. Quand Gallimard annonce la possible réédition des pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline, une seule possibilité s’impose à elle : venir à Paris rencontrer le grand éditeur et lui demander pourquoi. Mais c’est le cheminement intellectuel et l’argument massue de l’aïeul tatoué d’un numéro dans un camp de concentration — disons l’argument « Adorno » (1) comme il y a un point Godwin — qui dérange dans ce récit parce qu’il se veut imposer et non convaincre.

Nabe, Drieu, Céline…

Céline n’est pas seul, car pour en arriver à vouloir rééditer ses pamphlets il fallait en passer par un chemin de dé-diabolisation des maudits de la littérature française : Pierre Drieu La Rochelle, Marc-Edouard Nabe et enfin Louis-Ferdinand Céline. Tous les auteurs qui ont des mots à se reprocher, ou des amitiés douteuses, ne doivent-ils donc plus être édités, et a fortiori plus lus ? La morale qui veut ne pas donner de publicité à la haine ne doit pas obscurcir tout jugement ni effacer le passé, aussi odieux soit-il pour la narratrice et sa famille, ses amis.

A quel degré de pureté est-on digne d’être lu ?

Faudra-t-il encore rappeler que, pendant l’Occupation, des êtres supérieurs se sont salis pour voir leurs textes édités ? Camus, le premier d’entre eux, n’a-t-il pas accepté la censure de l’appendice de son Mythe de Sisyphe, « L’espoir et l’Absurde dans l’œuvre de Franz Kafka », parce qu’un Kafka juif dérangeait Otto Abetz, ambassadeur du régime nazi en France et grand maître de la censure ? (2) Faut-il remonter à Pascal Pia, qui passa le manuscrit aux éditions Gallimard ? Cette liste Otto a été mise en œuvre avec le soutien de Henri Filipachi, cadre chez Hachette, maison qui doit son essor au monopole du commerce du papier (donc le droit de vie et de mort sur les autres éditeurs…) en France ? Faut-il ne plus rien lire qui soit édité par le groupe Hachette et ses si nombreuses marques ? Faut-il, comme le libraire qui ricane d’une bourgeoise venu acheter la Pléiade de Drieu dans le récit de Géraldine Collet, tirer le fil de la moraline et partir en quête du dernier des purs ?

Bien sûr, je pousse le bouchon peut-être un peu loin. Mais peut-être pas tant, j’oppose un argument d’autorité à un argument d’autorité initial… Car ce qu’on pourra regretter dans ce voyage émotionnel, c’est l’indépassable affect qui s’oppose à la littérature, à la création, à l’écriture. Bien sûr, Céline est l’auteur de textes abjects et de phrases comme celle-ci : « La démocratie partout et toujours n’est que le paravent de la dictature juive ». Rassurez-vous lecteurs anxieux, il n’est pas ici question de défendre les pamphlets antisémites de Céline, sur lesquels il s’est longuement expliqué lui-même. Mais ces textes existent, sont lus, malgré leur illisibilité et leur nullité. Une édition commentée, avec un appareil critique indiscutable, par des personnalités indiscutables, disons un texte bien encadré sera toujours préférable à un texte nimbé de souffre pour nazillons en perdition qui le trouveront toujours (il entre bientôt dans le domaine public…) et dont l’interdiction ne sera qu’une invite supplémentaire à chercher à le lire…

La Suspension ne s’adresse donc qu’à ceux qui ont eu la même émotion que Géraldine Collet, car ses arguments ne peuvent convaincre personne d’autre. Elle perd dans la beauté de son émotion la force de son message initial et au final le résultat est décevant.

Et pourquoi Gallimard a finalement décidé de ne pas publier ces pamphlets ? Pour lire toute l’histoire, on a le très bon résumé fait par Le Parisien, mais il suffit de s’entendre sur cet évidence : il avait Serge Klarsfeld contre lui ! Encore une question d’autorité indépassable…

Loïc Di Stefano

Géraldine Collet, La Suspension, Rue de l’échiquier, mars 2019, 64 pages, 10 eur

(1) « Écrire un poème après Auschwitz est barbare. » On lira à ce propos le bel essai de Youssef Ishaghpour, Le Poncif d’Adorno, le poème après Auschwitz aux éditions du Canoë

(2) On lira sur ce sujet Gaston Gallimard, un demi-siècle d’édition française, L’Epuration des intellectuels, ou encore Sigmaringen par Pierre Assouline

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