« Le Dossier Mona Lina », entretien avec le réalisateur Eran Riklis

Jeux de rôles

Après Les Citronniers, Zaytoun ou Mon Fils, le réalisateur israélien Eran Riklis affirme de nouveau son message humaniste. Mais Le Dossier Mona Lina nous incite à penser que le bruit et la fureur du monde ont encore de beaux jours devant eux, lorsqu’ils savent se dissimuler dans la pénombre des services secrets. 

Il plaisante, ce responsable du Mossad, quand il explique à Naomi qu’il a besoin d’une « baby-sitter ». S’il emploie cette image, c’est pour montrer à celle-ci à quel point la mission qu’il lui confie va être simple.

Il plaisante ? Est-ce si sûr ? Ou alors, si vraiment il plaisante, il ignore à quel point il touche juste, car aucun mot ne saurait bouleverser Naomi autant que le mot baby.

De fait, la mission semble être, a priori, un jeu d’enfant. Il s’agit de veiller pendant quinze jours, dans un appartement discret de Hambourg, sur Mona, une Libanaise qui collaborait avec les Israéliens et qui risquait d’être bientôt grillée. Quinze jours seulement ‒ le temps que s’effacent les marques consécutives à l’opération qu’elle vient de subir et qui va lui garantir un nouveau visage et lui permettre de vivre une nouvelle vie.

C’est donc un huis clos, ou presque clos, que propose au spectateur Le Dossier Mona Lina. On déplorera, au passage, le titre français un peu bébête. Le titre international, beaucoup plus sobre, est aussi beaucoup plus parlant : Shelter. L’abri. Le refuge.

Au début, les rapports entre les deux femmes sont pour le moins tendus. La « prisonnière » et la gardienne. Mais peu à peu s’établit entre elles ce qu’on pourrait appeler une « complicité antisymétrique ». Toutes deux en effet regrettent désespérément l’absence d’un enfant. Naomi, l’absence de l’enfant qu’elle s’efforce d’avoir et que, malgré les progrès de la médecine, elle n’aura peut-être jamais ; Mona, de celui qu’elle a eu, qu’elle a, mais dont, sécurité oblige, on l’a séparée.

Toutes deux célébreront malgré tout l’anniversaire de ce petit garçon en soufflant les bougies qu’il aurait lui-même soufflées s’il était là. 

Depuis ses débuts, le réalisateur israélien Eran Riklis travaille sur un seul et même thème ‒ ou, plutôt, sur un seul axiome : Tous les hommes sont frères. Mais, outre que ce thème a évidemment pour corollaire celui de la maternité, il est assez vaste pour admettre une infinité de variations. Cup Final, La Fiancée syrienne, Les Citronniers, Playoff… Film après film, Riklis, avec la foi inébranlable d’un moine bénédictin, s’applique à faire sauter toutes les barrières absurdes auxquelles les hommes sont si attachés : nationalités, religions, distances… Vanitas vanitatum. Même la grande frontière entre la vie et la mort n’est qu’une illusion, puisque rien n’empêche les vivants de continuer à faire vivre les disparus, s’ils veulent bien « prendre le relais ».

 

 

D’où vient alors que l’on éprouve un léger sentiment d’insatisfaction face à ce Dossier Mona Lina ? Peut-être, tout simplement, du fait que, ici, ce que Riklis entend (re-)démontrer — à savoir que, au pays des hommes, nonobstant Aristote, a peut être égal à -a — n’est autre que l’hypothèse même du problème. Jusqu’à présent en effet, il avait pris comme base pour toutes ses intrigues des situations de guerre, dans lesquelles, officiellement tout au moins, les choses, les camps étaient clairement définis. L’ennemi était en face. De l’autre côté.

L’ambition, au demeurant fort louable, de pousser encore plus loin sa dénonciation de l’absurdité humaine l’a conduit à choisir cette fois-ci le milieu de l’espionnage. Or, si l’espionnage est censé être l’une des formes de la guerre, son caractère secret en fait un royaume de zones grises où les choses peuvent (doivent ?) être à la fois elles-mêmes et leur contraire. Où les agents sont souvent doubles. Dans l’univers de John Le Carré — référence revendiquée par Riklis lui-même —, il est vain de chercher des angles vraiment droits. Et donc, si jusqu’ici des films comme Zaytoun ou Mon Fils nous procuraient l’indicible joie de découvrir qu’en chacun de nos ennemis peut se cacher un frère, Le Dossier Mona Lina, sans exclure totalement ce principe, laisse aussi se dessiner dans l’ombre l’idée que des frères peuvent dans certains cas, au nom d’un intérêt supérieur décrété par on ne sait trop qui, se conduire comme de véritables ennemis

Ami lecteur, il y a, par la force des choses, quelques spoilers dans l’entretien qui suit. Mais ces spoilers ne sont pas vraiment des spoilers, puisque, en définitive, comme l’explique Eran Riklis, chaque spectateur est libre de donner à son histoire la conclusion qu’il voudra. Disons que l’incurable optimisme qui caractérisait jusqu’ici l’œuvre du réalisateur se teinte désormais d’un certain scepticisme. Sans doute est-il difficile de ne pas être un peu maussade quand une situation exige l’intervention du Mossad.

 

 

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