« L’homme qui tua Don Quichotte » de Terry Gilliam : le cas limite du film d’auteur

Un beau soir de 1985, Brazil m’est tombé sur la tête et, depuis, j’attends avec impatience chaque œuvre de Terry Gilliam, espérant que ce plaisir suprême se répète. Son dernier film, L’homme qui tua Don Quichotte est sorti en France le 19 mai, en avant-première mondiale. J’étais évidemment dans la salle, le cœur frémissant. C’était bien la moindre des choses, eu égard aux innombrables embûches rencontrées par le cinéaste pour venir à bout de son rêve. Un rêve vieux de vingt ans.

Pourtant, je n’ai été capable d’écrire une ligne sur le film jusqu’à aujourd’hui. Quel est donc le problème avec ce Quichotte ? C’est que, en quelque sorte, le film s’annule de lui-même et laisse peu de place au commentaire. Ses qualités, car il en a, sont annihilées par ses défauts : pour prendre un exemple concret, le jeu habité et émouvant de Jonathan Pryce (le cordonnier qui se prend pour Don Quichotte) ou de Joana Ribeiro (Angelica/Dulcinée) est totalement gâché par un casting en roue libre. Rien de pire au cinéma (ou au théâtre) qu’un comédien sans directives qui cabotine, se croit drôle et ne l’est pas : c’est le spectacle pénible que nous offrent ici Olga Kurylenko, Sergi Lopez, Rossy de Palma, Stellan Skarsgard ou, dans une moindre mesure heureusement, Adam Driver, le Monsieur Loyal de tout ce cirque. De la même façon, l’amour avec lequel est dépeint le personnage de Don Quichotte est ruiné par le schématisme du méchant, (mal) joué par Jordi Molla : un oligarque russe, donc forcément sans scrupules, buveur de vodka, mal élevé, cruel, etc. 

 

Adam Driver (Sancho Panza) et Jonathan Pryce (Don Quixote)

 

Je me souviens d’une jolie pensée de Christophe Gans en 1988 qui disait en substance : « Le plaisir au cinéma doit s’avaler tout rond et non par petits bouts ». Quand on commence à juger un film en pesant le pour et le contre, comme un boutiquier, c’est que quelque chose ne va pas. Il faut donc regarder les choses en face : L’homme qui tua Don Quichotte tombe à plat, mais comme Terry Gilliam est un auteur, on essaye de trouver des justifications. « On », ce sont bien sûr ses partisans, dont je fais partie. La politique des auteurs, inventée par Truffaut dans les années cinquante, est un outil formidable pour réhabiliter en tant qu’artistes des cinéastes jugés, en leur temps, commerciaux et impersonnels : Hitchcock, Hawks, Lang ou Nicholas Ray. Il s’agit donc de montrer la cohérence thématique et stylistique de leur filmographie, malgré la disparité des genres abordés. Dès cette époque, les adversaires de cette politique, comme André Bazin, ont pointé le danger : à force de ne voir que la cohérence thématique et les préoccupations personnelles de l’auteur, on ne distingue plus un bon film d’un mauvais. Entre ces deux points de vue, difficile de dire qui a tort ou raison car, de fait, un film raté d’Hitchcock peut être, à bien des égards, plus intéressant, plus « goûteux » pour l’amateur, qu’un film réussi de Jack Lee Thomson… 

 

Don Quixote lisant « Don Quichotte »…

 

Alors oui, évidemment, L’homme qui tua Don Quichotte est le film le plus personnel qui soit, le film d’auteur par excellence, où chaque plan est imprégné de la pensée de Gilliam, de sa manière de voir le monde. Ainsi, l’aspect désordonné du film est totalement volontaire, le cinéaste rejetant l’esthétique « Ikea » de certains films d’aujourd’hui, préférant une imagerie foraine, faite de roulottes, de terrains vagues, de lambeaux, voire de débris et de crasse, en hommage à La Strada de Fellini. Mais en devenant trop systématique depuis Münchhausen, cette imagerie s’est vidée de son originalité et de sa poésie fellinienne.

On dit d’un auteur qu’il fait toujours le même film, souvent à son insu. C’est vrai, et Gilliam plus que tout autre : ses films racontent tous le combat du rêveur contre la société cartésienne. Un sujet important, certes, et Gilliam en est conscient. Mais avec Don Quichotte, remake inutile de Fisher King, on a surtout l’impression que le disque est rayé.

 

Claude Monnier

 

L’Homme qui tua Don Quichotte, réalisé par Terry Gilliam

Sortie en salles le 19 mai 2018, durée 2h12

Avec Jonathan Pryce, Adam Driver, Joana Ribeiro, Olga Kurylenko, Stellan Skarsgard, Sergi Lopez, Rossy de Palma

 

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