Marseille 73, la jungle phocéenne

Une des meilleurs plumes du roman noir français

Dominique Manotti est un des meilleurs écrivains de romans noirs en France. Asséner cette évidence peut en rebuter certains mais pour nous c’est un fait. Elle a signé des romans percutants, ancrés dans une actualité sociale, comme Lorraine Connection (Rivages, 2006), ou politique comme Nos fantastiques années fric (Rivages, 2001), fantastique mise en abyme des années Mitterrand. Avec Marseille 73, elle reprend son personnage fétiche, le commissaire Daquin (apparu dans Sombre sentier), pour le plonger dans son passé à Marseille en 1973 au moment des émeutes contre les arabes, dans le prolongement d’Or noir (Gallimard, 2015). Avec Manotti, soyons clairs, on embarque confiant.

Chasse aux bicots

Théodore Daquin, jeune commissaire affecté à l’Evêché, l’hôtel de police de Marseille, ronge son frein en attendant sa mutation prochaine. Homosexuel, il reste discret sur sa vie privée, y compris vis-à-vis de ses inspecteurs, Delmas et Grimbert. Ce matin-là cependant, il y a du nouveau :

Daquin monte vers l’Evêché à travers le Panier dans la chaleur ambiante. Le nouveau patron de la Criminelle débarque ce matin et ses inspecteurs reviennent. L’activité va reprendre. Il marche vite et débouche sur l’esplanade de la cathédrale. La mer est là, égale à elle-même, scintillante sous le soleil, envahissante. Sur ses lèvres, elle laisse un goût piquant.

On a nommé un certain Percheron à la Criminelle, histoire de reprendre en main la police de Marseille après quelques scandales. Percheron fait mauvaise impression à Daquin. Cette impression se renforce après l’assassinat du jeune Malek Khider. Plus l’enquête avance, plus elle révèle le racisme anti-arabe largement importé d’Algérie (bien des flics à Marseille sont issues de l’ancienne Algérie française), l’implantation de l’extrême-droite sans compter les magouilles classiques de Marseille. Daquin a du souci à se faire…

Un grand roman noir (je me répète mais…)

Ne tournons pas autour du pot : il s’agit d’un roman très réussi, ancré dans un passé si immédiat… Ce n’est pas pour rien que Dominique Manotti est diplômée en histoire. Elle base son intrigue sur des faits documentés, des lynchages et des meurtres commis envers des maghrébins (à l’époque, on était si loin de la furia islamiste). Elle dénonce à raison le racisme d’une partie de la société française de l’époque ainsi que les compromissions de certains policiers. Cependant, ça ne marcherait pas si elle ne savait pas écrire or Manotti est aussi une styliste. Elle cisèle des phrases courtes, immerge le lecteur dans l’intimité de ses personnages (elle rappelle Ellroy à ce niveau).

Pour toutes ces raisons, Marseille 73 est une réussite magistrale de la part d’une romancière majeure.

Sylvain Bonnet

Dominique Manottti, Marseille 73, Les arènes, « Equinox », juin 2020, 384 pages, 20 eur

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