La première croisade, la chance de Byzance

Un historien britannique

Enseignant d’histoire globale (c’est-à-dire ? A l’heure du Brexit, nous regrettons déjà la créativité de nos cousins anglais) à Oxford, Peter Frankopan est connu en France comme l’auteur de Les Routes de la soie (Nevicata, 2017) et aussi des nouvelles routes de la soie (Nevicata, 2018). Directeur du centre pour les études byzantines d’Oxford, Peter Frankopan est aussi traducteur d’une nouvelle version de l’Alexiade d’Anne Comnène, principale source sur l’empereur byzantin Alexis Ier qui dut faire face à la première croisade. Cela le conduit tout légitiment à publier un ouvrage sur la Première croisade en 2012, traduit chez nous en octobre dernier.

Une demande byzantine

De cet ouvrage ressort une hypothèse de fond. Malgré le schisme de 1054, les liens n’ont jamais été rompus entre Rome et Constantinople, entre Occident et Orient chrétien. Pour Peter Frankopan, les causes de la première croisade sont largement à rechercher en Orient. L’empire byzantin traverse à partir des années 1070 une grave crise en Asie Mineure (Turquie actuelle). La défaite de Mantzikert a ouvert une période nouvelle. Les turcs s’imposent peu à peu comme acteurs de premier plan à un moment où les révoltes se multiplient. Ils remplissent un vide, de plus en plus grandissant.

L’empereur Alexis Ier doit d’abord faire face dans la décennie 1080 aux normands de Robert Guiscard et aux invasions Petchenègues sur le front occidental de son empire. Il se désintéresse donc de l’Anatolie dont il est pourtant originaire. L’effondrement byzantin se poursuit donc, avec des variations dans le temps et l’espace et aussi des nuances : certains turcs revendiquent dans un premier temps leur allégeance au Basileus. Toujours est-il que la situation sur ce théâtre d’opérations devient critique dans les années 1090 et que Byzance réclame de l’aide.

L’irruption de l’Occident

La demande byzantine rencontre un écho considérable grâce au discours d’Urbain II à Clermont et à une idéologie qui commence à se mettre en place depuis la victoire de Barbastro en Espagne : au futur croisé la rémission de ses péchés en récompense de son engagement guerrier contre les hérétiques ou païens. Byzance voit donc arriver les croisés et quantités de grands seigneurs dont Bohémond, fils de Robert Guiscard (il faut lire la description d’Anne Comnène dans l’Alexiade). Frankopan souligne avec raison l’effet bénéfique de la croisade pour Byzance qui récupère des villes et des régions tout en assurant l’approvisionnement des croisés. Mais l’expédition au fur et à mesure débouche sur la création d’états latins dont les relations avec Byzance seront, disons, complexes.

La croisade a-t-elle accordé un répit aux byzantins ? Oui mais les croisés détruiront l’Empire en 1204… Voici en tout cas un essai intéressant.

Sylvain Bonnet

Peter Frankopan, La Première croisade – l’appel de l’Orient, traduit de l’anglais par Pascale Haas, Les Belles lettres, octobre 2019, 260 pages, 24,90 eur

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :