La rose de Saragosse – Art et religion sous la plume de Raphaël Jerusalmy

Déjà séduite par La Confrérie des chasseurs de livres, c’est avec une hâte non dissimulée que j’ai ouvert le dernier roman de Raphaël Jerusalmy, La Rose de Saragosse, un roman mêlant histoire, art et religion dans une époque tourmentée, celle de l’Inquisition espagnole.

 

Au temps de la grande Inquisition

1485. L’inquisiteur de Saragosse, Pedro de Arbuès, est assassiné au cœur même de la grande cathédrale de Saragosse. Loin de chasser l’Inquisition de l’Aragon, cet acte va renforcer le pouvoir du Grand Inquisiteur Torquemada. Son arrivée sur place marque le début de persécutions accrues contre les Juifs et les conversos, ces Juifs convertis au christianisme. C’est dans ce contexte qu’Angel de la Cruz, hidalgo au visage balafré, cherche à gagner de l’argent en tant que familier. Indic à la solde du plus offrant, suivi de près par un chien errant, cet homme frustre est aussi un artiste. Sa rencontre avec Léa de Montesa , fille d’un noble converti, élevée dans l’amour des livres et de l’art, va bouleverser sa vie. Ces deux personnages vont se défier, se rechercher, jouer de leur art pour se protéger et conquérir leur liberté.

 

 

La gravure, l’art des rebelles

Au delà des personnages, au delà de l’histoire, c’est l’art qui est au cœur de ce roman et surtout la gravure. Parce qu’elle parle à tous, aux lettrés comme aux illettrés, parce qu’elle permet de reproduire un même dessin en de nombreux exemplaires, la gravure est considérée comme l’art des rebelles. Le stylet, telle l’épée, taille, creuse et devient le symbole de la liberté tout comme le stylo l’est devenu de nos jours. L’art est donc une arme et ce n’est pas pour rien que tous les gouvernements cherchant à dominer une société s’attaquent en premier lieu à la liberté d’expression, aux journalistes mais aussi aux artistes. Les artistes sont aussi bien pourchassés que courtisés pour les politiques ou les religions. La rose de Saragosse est donc un hymne à la liberté artistique mais aussi un rappel à l’ordre : veillons sur nos artistes.

 

Sur cette esquisse, il tente d’atteindre ton âme par d’adroits coups de mine. Mais dans les blancs qu’il laisse, c’est la sienne qu’il te montre. »

 

Des personnages et une écriture ciselés

À l’instar d’un graveur, Raphaël Jérusalmy trace à coup de stylet les personnages de La Rose de Saragosse : Léa de Montesa, Angel de la Cruz, Yehuda Cuheno ou encore Torquemada sont décrits autant par les mots que par les blancs qui les entourent. Le mystère qui les entoure nous envoûte et nous subjugue autant que l’histoire en elle-même. La grande Inquisition espagnole est un des épisodes les plus sombres de l’histoire espagnole mais aussi européenne. Le nom de Torquemada à lui seul est synonyme d’horreurs, de cruauté et de fanatisme religieux. Pourtant, le personnage est devenu un mythe littéraire qui ne correspond pas à la réalité historique : fanatique car ses motivations étaient religieuses, Torquemada n’en restait pas moins un fonctionnaire d’Etat (Joseph Perèz, auteur d’Une brève histoire de l’Inquisition espagnole, Fayard).

 

Raphaël Jérusalmy est un artiste qui nous amène à travers sa plume dans un monde lointain, mystérieux. Seul petit bémol de ce roman magnifique : trop court, on en voudrait encore plus.

 

Clio Baudonivie

 

Raphaël Jerusalmy, La Rose de Saragosse, Actes Sud, janvier 2018, 192 pages, 16,50 euros

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