Pauvres Créatures, Vivre et laisser mourir

Ramenée à la vie grâce aux expériences du docteur Baxter, Bella est pressée de découvrir le monde. Elle s’enfuit alors avec Duncan, un avocat libidineux et sans scrupules, s’engageant dans un périple qui la conduira aux quatre coins de l’Europe, avec, à la clé, la réponse à ses questions.

Devenu en quelques années la coqueluche des festivals et d’une partie de la critique, Yórgos Lánthimos a affirmé un style singulier, étrange, atypique et surtout délicat à décrypter. Paré de nobles ambitions, le cinéaste souffre en revanche d’un manque de constance voire de maturité malgré des qualités indéniables. Ces lacunes ne l’ont pas empêché de décrocher plusieurs récompenses sur la Croisette et à Venise puis de remporter récemment le fameux Lion d’Or avec Pauvres Créatures, une pseudo variation moderne du mythe de Frankenstein.

En effet, Yórgos Lánthimos adapte ici le roman éponyme d’Alasdair Gray, un ouvrage plus que jamais d’actualité, puisque l’écrivain évoquait déjà en 1992 cette revanche sur le patriarcat et l’émancipation féminine, avec une certaine originalité. De fait, le texte d’origine épouse naturellement la vision du réalisateur, pour le meilleur, mais également pour le pire ; le grand écran devient le théâtre d’un maelström visuel assez fascinant, illuminant le voyage initiatique d’une Emma Stone à la recherche de son identité. Yórgos Lánthimos va en profiter pour s’adonner à des expériences aussi audacieuses que celles menées par le savant fou incarné par Willem Dafoe et façonner ainsi sa propre créature composite.

Dans l’ombre de Shelley

Il est vrai que sur de nombreux aspects, Pauvres Créatures ne peut échapper à la comparaison avec son modèle revendiqué, le Frankenstein de Mary Shelley (qui prouva d’ailleurs en son temps à ses homologues masculins qu’une femme était capable d’inoculer la peur dans le cœur des lecteurs). La relation entretenue par Godwin Baxter et Bella, les recherches interdites pratiquées par le scientifique et le fruit impie de son travail rappellent bien entendu les écrits de la Britannique. Mais ici, l’important ne repose pas sur l’assimilation, mais plutôt sur la confection d’un autre être organique fait d’éléments pris ça et là, à savoir le long-métrage lui-même.

Le monde du cinéma ne parvient plus à s’extirper du concept de fan service ou de film dit « méta » et dans une certaine mesure c’est aussi le cas pour Pauvres Créatures. Néanmoins, au-delà du jeu des références, Yórgos Lánthimos s’approprie chaque pièce rapportée pour fabriquer un tableau cohérent à l’esthétique qu’il désire parfaite, née à la fois de son imagination et de son amour pour le septième art. On décèle pêle-mêle l’héritage de l’expressionnisme allemand, des heures de gloire de la Hammer, de Jules Verne et surtout d’un autre monstre célèbre, le Nosferatu de Friedrich Murnau. L’ombre du vampire plane furieusement par instants et son goût pour la chair et le sang se confond avec celle d’une héroïne avide de s’ouvrir sur son environnement.  

La chair et le sang

Séquence la plus maîtrisée au moins dans la première partie du long-métrage, l’apprentissage de Bella convainc au départ grâce à l’artifice scénaristique qui explique son existence. Nouvelle-née, cette femme-enfant s’éduque au contact d’adultes cyniques, pas forcément équilibrés et est pervertie par le premier séducteur venu. Sans simplifier les dires de Rousseau, la société offrira plus de souffrances que de joies à cette protagoniste. Délestée des notions de bien et de mal, elle va devoir se forger sa propre morale tandis que son ingénuité désarme détracteurs et manipulateurs.

Yórgos Lánthimos n’hésite pas à composer avec la violence et le désir qui habitent même les âmes les plus pures. Douée d’un moi et d’un surmoi (clin d’œil à l’exposé médical du début), Bella comble son appétit sexuel et exerce une brutalité plus que nécessaire, ne comprenant pas les principes sociaux qui encadrent ce type de comportement. L’innocence dégagée par l’héroïne émeut ou amuse, une sentiment rendu crédible par la performance éblouissante d’Emma Stone. Si elle tombe parfois dans le piège du numéro d’actrice, elle insuffle à son personnage une énergie juvénile incroyable, qui sauverait presque l’ensemble d’un réel manque de justesse. 

Affranchissement pataud

Le spectateur avisé discerne au fur et à mesure les desseins du cinéaste, qui s’engouffre comme tant d’autres dans la mouvance « Me Too » et délivre son pamphlet féministe. Aussi noble que soit son objectif, Yórgos Lánthimos dessert sa démonstration à force d’illustrations et de répétitions, usant dans les quarante dernières minutes d’un marteau piqueur pour entériner son dispositif dans le crâne du public. Il oublie trop souvent toute subtilité et les vertus de la retenue pour agrémenter son discours. L’éveil de Bella à la cruauté et la vision de nourrissons à l’agonie en constituent l’exemple le plus flagrant.

Durant ces séquences, Yórgos Lánthimos ne parvient jamais à instiller le soupçon d’authenticité qui anime a contrario Emma Stone. Les attitudes, certains archétypes comme celui du général, relèvent de la caricature. Fort heureusement, le naufrage est évité grâce à une direction d’interprètes impeccable qui contre balance la propension du metteur en scène à en faire et à en montrer trop. Son recours à une ostentation plus crue que les ébats entre Bella et Duncan nuit à sa forme et contrairement à l’alter ego d’Emma Stone, il n’a toujours pas saisi la leçon.

En dépit de son statut de parfait film de festival, Pauvres Créatures pêche et ne s’impose jamais comme le chef-d’œuvre flamboyant revendiqué par son auteur. Certes, Yórgos Lánthimos aspire à davantage, mais il devra toutefois revenir à des fondamentaux plus simples pour passer un véritable cap, à l’image d’une Emma Stone au firmament.

François Verstraete

Film de Yórgos Lánthimos avec Emma Stone, Mark Ruffalo, Willem Dafoe. Durée 2h21. Sortie le 17 janvier 2024

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