L’âge de cristal et sa suite, dystopie kitsch ?

Réédité dans la collection Nouveaux Millénaires, le cycle de l’âge de cristal fait peau neuve.

Mars 2019, Flammarion Nouveaux Millénaires, illustration Johann Goutard

40 ans après la sortie chez J’ai Lu du second opus de la saga, l’éditeur Flammarion tente de relancer la série culte des 70’s de Nolan et Johnson l’âge de cristal. Regroupés en un seul volume, ce sont deux romans qui sont donc publiés ce mois-ci. Nouveaux Millénaires, collection de moyen format, surgeon de J’ai Lu SF, rend ainsi un hommage à cette série étonnante de la SF populaire. Qui connut un succès rare sous beaucoup d’avatars (licences de jouets par exemple). Surtout, l’âge de cristal et retour à l’âge de cristal, (Logan’s run et Logan’s world en vo), ont été entièrement retraduits par rapport aux versions précédentes par Sébastien Guillot. Et ça tombe bien ! Car nous, chez Boojum, on adore la popculture !

Apparu une première fois au catalogue de feue la maîtresse collection SF « Présence du futur » chez Denoël en 1969, sous le titre Quand ton cristal mourra, le roman passa somme toute inaperçu dans le microcosme des amateurs. Pis encore des critiques. Et il fallut attendre l’adaptation cinématographique par la MGM en 1976 (trailer par ici) pour que le roman soit rebaptisé comme le film et connaisse un succès parallèle. Était-il si mérité ?

Du livre au film : une dystopie jeuniste.

Affiche du film de Michael Anderson, MGM 1976

Car, et c’est ici , comme souvent, un paradoxe criant, le texte initial du duo Nolan et Johnson, est loin d’être aussi kitsch que le film, ou aussi formaté que la série. Un petit pitch s’impose.

Or donc, le monde de ce XXIIIe siècle finissant est un paradis. Après la révolution appelée la petite guerre, le monde est dominé par le principe de la jeunesse parfaite. Comme la Terre a frôlé la fin à cause de la faillite des anciens, il n’y aura plus d’êtres humains au-delà d’une seule et même génération. Même au pris d’un massacre.

Régulé par un ordinateur appelé le penseur (on ne parlait pas d’IA à l’époque), la civilisation a perduré en équilibrant la population afin d’éviter l’apocalypse écologique d’un « monde à 6 milliards d’êtres — sic ! » L’âge limite est fixé à 21 ans (30 dans le film et la série éponymes). Et chacun.e est pourvu.e de tout en tous lieux. Mais, il y a un prix. Au-delà de 21 ans, chacun.e est « convié.e » (tousse) à se mettre en sommeil (re-tousse) dans les boutiques du même nom (le carrousel c’est plus classe quand même ! ).

L’adaptation du film en comics par Marvel chez Artima/Arédit en 1978 au sein d’Éclipso

Le jeu de la mort

Cependant, quelques uns résistent à l’eschatologique doxa. Ils fuient leur contrat sociétal. Passer de rouge à clignotant, puis noir, sans accepter le sacrifice à la communauté est considéré comme une lâcheté suprême. Alors pour châtier les récalcitrants, les fugitifs ou runners, il y a la caste des limiers, les sandmen. Impitoyables vigiles du central. Dont la munition, appelée la châtieuse, est une explosion lente et terrible du système nerveux. Entre autre réjouissance létale.

À ce jeu là, Logan 6, et son mentor et ami Francis 7 (tellement plus complèxe dans le livre !), sont devenus des champions incontestés. Froids. Méthodiques. Sans problèmes de consciences. Un écueil cependant. Logan 7 clignote et la chasse n’a plus le même goût soudain. Surtout, un fugitif bredouille, agonisant, le nom de sanctuaire. Et avec ce seul viatique, et la sœur du mort, Jessica, Logan n’aura de cesse de mettre par-dessus tête ses certitudes et les limites du monde. Dénie et reniement jusqu’au bout de sa nature, pour un retour douloureux à la nature.

Une modernité vintage

Au jeu des différences entre le livre et le film, il y a une évidence qui saute aux yeux. Le livre est beaucoup plus moderne et sombre que les images kitsch de la toile. Le monde du livre est globalisé, celui du film est réduit à une ville globe. Logan se voit volé 4 années de vie par l’IA/le penseur dans le film vs il est au bout de son cycle de 21 ans dans le livre. Alors, certes, dans le film Michael York en Logan, s’en sort honorablement. Ainsi que les seconds rôles (Peter Ustinov ! Farrah Fawcett ! ). Et des éléments visuels rajoutés sont définitivement réussis (le sacrifice au carrousel , en mode messe noire en apesanteur est terrible ET beau). Mais dans le livre, aucune rédemption, ni de renaissance !

La grande messe sacrificielle et factice : le carrousel. MGM 1977

D’autres parties aussi, sont une bonne interprétation du roman comme Box le robot sculpteur de glace en Noé fou et meurtrier d’un éden figé. Les louveteaux, sauvageons terribles et junkies du quartier cathédrale. Ou les ruines de Washington (l’effet Planète des singes et Miss Liberty sans doute ). Avec le vieillard, inaltérable Ustinov , incarnation très différente du Ballard du roman ! En statue du commandeur. Sidéré mais naïf et bienveillant. Mémoire unique du monde ancien, et seul ancien du monde nouveau.

Box, robot démiurge

Un Univers global, écho du présent

Mais, et c’est flagrant dans la nouvelle traduction de Sébastien Guillot, sous des dehors de roman populaire, vite en action mais avare en style, l’aventure va au-delà d’une simple course-poursuite. Pas de fioritures d’accord. Et un rythme saccadé. Comme un synopsis vite romancé, trop vite parfois. Mais, en filigrane, pléthore de motifs transparaissent dans les fils du tapis qui composent le motif du récit.

  • Écologie, pollution, surpopulation, ressources, transmission cassée.
  • Défiance des classes dominantes, méfiance vis à vis des systèmes,
  • Dictature technologique et surveillance de masse, révolution citoyenne.
  • IA et transhumanisme cyborg.

On en vient à se dire que, décidément, ce roman paru en 1968 aux États-Unis est plus qu’un simple reflet d’une époque. Ou plutôt, de comprendre, que ce radicalisme apparemment désuet qu’il semble être, est furieusement actuel. Cruellement contemporain.

Chute et rechute

J’ai Lu 1979, illustration Chris Foss

Alors, le retour sur terre du second tome, sans déflorer la chute très différente du premier roman par rapport au film, augure un autre glissement encore. Logan, Jessica et leur fils, revenus sur Terre, redeviennent gibier. Le monde ayant retrouvé une liberté mais en mode… sauvage. Les îlots de civilisation qui ont perduré, ont conservé les limiers pour traquer le déviant. Et l’heure de la vengeance a sonné. Les gitans libres, sont encore présents ici. Ces icônes insaisissables, incompréhensiblement oubliés dans le film, chevaucheurs de motos-jets rutilants sillonnent le monde. Indiens mécaniques et terribles. Mix improbable entre les indiens de Peter Pan et les punks de Orange mécanique !

Et quand Logan, pour sauver son fils Jaq, doit fouiller les ruines des villes à la recherche d’un remède, il doit louvoyer entre les périls. Les louveteaux ont grandis, ils sont devenus les charognards, en guerre ouverte avec les derniers civilisés. Laissant les siens seuls. Proie propitiatoire des prédateurs. Mais la limite de l’humain est encore montrée, et dépassée, dans ce second tome. Ce choix cornélien de l’ordre contre le chaos. Promis par les thuriféraires de la doxa civilisationnelle. Schizophrénie policée du monde précédent. On va dans le mur, on le voit, mais on accélère.

Un sérial à suivre

L’homme venu d’ailleurs, épisode 5 complet

Alors pourquoi bouder son plaisir. Même coupable. Face à un niveau souvent médiocre, des styles par trop populaires proposés dans les romans, le film et la série ? Bast ! Car oui, une série sortit à la suite du film en 1977. Un rachat surprise des droits par CBS, transféra les histoires déjà écrites dans un format complètement inapproprié aux auteurs. Des vicissitudes lourdes, un mode narratif tronqué par une tentative de mixer le style fugitif avec Star Trek (la série la Planète des singes subit plus longtemps ce formatage en vogue)…Ils claquèrent bien vite la porte des studios.

Mais cependant, transpirent dans les 14 épisodes de la série, les réminiscences du tome deux. Ces communautés isolées, en proie à la dichotomie de la bibliothèque d’Alexandrie (un savoir à protéger entraîne aussi l’exploitation de la bêtise) ou de fort Alamo ( une résistance à la brutalité crasse implique l’utilisation de la violence aveugle ) c’est selon, sont des échos de la quête/fuite de Logan pour sauver son fils. La métaphore se file toute seule alors. La terre et l’Homme sont un seul et même malade.

Et même l’androïde REM (le regretté Donald Moffat décédé très récemment), dans son magnifique overcraft terrestre, deux figures qui ont faits les beaux jours de nos après midis ou de nos étés depuis 1978, ne peuvent arrêter l’inéluctable. Ton cristal mourra ! La pureté aussi !

En attendant un remake du film dans les papiers des studios depuis 2013, profitez de ce voyage dans l’avenir du futur. Une révérence et un chapeau-bas nostalgique et doux-amer.

La série de CBS et ses quatre acteurs principaux en 1977.

Marc Olivier Amblard

William F. Nolan et George C. Johnson : L’âge de cristal suivi de Retour à l’âge cristal. Collection Nouveau Millénaires, Flammarion / J’ai Lu, traduction de l’américain par Sébastien Guillot.

À noter l’existence des trois autres tomes à l’univers de l’âge de cristal. Tous écrits par William F. Nolan. Gageons que, suivant le succès ce cette réeedition, ils devraient être traduits et publiés en France par Nouveaux Millénaires. Logan’s search, 1980, Logan’s return, 2000 et Logan’s chronicles, 2003.

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