Rosewater de Tade Thompson : le futur sera AUSSI africain.

Avec des parutions conjointes en Nouveaux Millénaires chez Flammarion et aux éditions Le Bélial, Tade Thompson confirme l’émergence d’une SF africaine remarquable.

Louées soient les Éditions Flammarion ! Car au catalogue de la collection Nouveaux Millénaires, surgeon de la marque J’ai Lu SF créée par le mythique duo Sadoul/Ditis au mi-temps des 60’s, vient enfin de paraître Rosewater de Tade Thompson. Cette excellente collection, alternant l’inédit et la réédition (sur Boojum, j’en ai parlé ici), nous permet donc de lire le premier opus d’un cycle que certains comparent déjà à un Neuromancien du XXIe siècle. Excusez du peu ! Étrange comparaison marketing, qui ne restitue pas vraiment la richesse de ce livre ! Voyons cela, impétrant lecteur.

Ainsi, en traduisant Rosewater de Tade Thomson (saluons le travail remarquable d’Henri-Luc Planchat) en Nouveaux Millénaires, collection qui publie aussi N.K. Jemisin et son cycle ternaire « Les livres de la terre fracturée »(Prix Hugo, Nebula et Locus !), J’ai Lu imaginaire peut se targuer d’être devenu le fer de lance de l’afrofuturisme en France. Sur Boojum l’animal littéraire, nous vous avions déjà parlé de Tade Thompson. Sous la plume de Sylvain Bonnet, la novella choc Les Meurtres de Molly Southbourne publiée dans l’épatante collection Une heure lumière au Bélial, nous révélait le talent de l’auteur. Un choc même ! Pas sans rappeler la mythique nouvelle de Richard Matheson « Journal d’un monstre ». Mais avec, là aussi, cette étrange particularité de lire VRAIMENT quelque chose de différent !

Nigeria 2066, Rosewater city

Check géolocalisation. Nigeria, 2066, Rosewater city. Le Maintenant, le temps présent du roman, alterne avec les chapitres alors, flashbacks contreponctuels issus du passé du héros. Mais, ce futur, quel tour de force ! Imaginez une ville magmatique et protéiforme. Rosewater. Ville nouvelle qui a poussée anarchiquement, future mégapole même. Avec en son centre, sorte de dôme tropicalisé, un artefact alien crashé en 2055 et étrangement baptisé Armoise. C’est ici que vit Kaaro, réceptif et agent double, personnage central de l’histoire.

Depuis onze ans qu’il existe, le dôme n’a pas laissé entré un seul étranger. J’ai été la dernière personne à le traverser, et il n’y en aura pas d’autres. Par contre, Rosewater, qui a le même âge, se développe constamment.

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Et comme à Londres, quelques décennies auparavant, la singularité E.T. a perturbé l’environnement. Une mutation de l’écosystème en mode slow motion d’abord. Puis, très vite, on a constaté des guérisons miraculeuses autour du biodôme de Rosewater. Car à intervalle régulier, un jour par an, le jour de l’ouverture, un orifice s’entrouvre à sa surface. Entraînant des reconstructions physiques, des résurrections aussi. La folie et l’espoir des hommes firent le reste. La zone se couvrit de tentes, de cabanes. L’anarchie pullula en pélérinages improvisés, en sectes précaires. Malgré l’inviolabilité létale de l’artefact.

Lourdes 2.0 : Miracle ou invasion ?

À Lagos, capitale du Nigéria, le gouvernement réagit lui aussi très vite au miracle. Au danger potentiel. Alien ET humain. La ville se poliça donc. À marche forcée. Logistique, urbanisation, équipements, énergie, surveillance. Et business, forcément. Comme moyen de subsistance, Kaaro travaille dans une banque de Rosewater. Ses talents de réceptif, une forme de télépathie particulière apparue après l’incident de Londres un peu partout dans le monde, lui servent à saturer le réseau. Pour ce faire, lui, et ses acolytes, passent leur temps à lire des classiques littéraires. Étrange, belle mais efficace idée ! Cela évite aux Hackers des intrusions dans l’Exosphère, et le piratage des données. Car l’Exosphère est LA grande étrangeté de ce futur. C’est une structure commune qui interagit entre les humains et les substrats aliens appelés xénoformes. Ces parasites microbiologiques inconnus ont commencé à transformer le monde depuis l’arrivée des premiers artefacts.

Et face à l’impossible, à l’inconnu, le monde se crispa. Entre attaques frontales initiales et inutiles, ou isolationnisme radical. Ainsi l’Amérique. En complet black-out. Plus aucunes nouvelles. Plus aucun accès. Un silence, forcé ou choisi ? qui angoisse le reste de la planète.

Le mystère américain dure depuis que je suis enfant. Personne n’a plus de nouvelles de l’Amérique du nord depuis quarante-cinq-ans. Il existe à travers le monde diverses colonies où des américains ont pu obtenir un statut protégé, mais personne ne peut entrer aux États-Unis ou en sortir. C’est à cause de ce que les autres nations ont baptisé le Pont-Levis, l’ultime bras d’honneur trumpien au reste de la planète.

p361

Mission xénocide

Alors les officines secrètes, sacro-saintes agences de l’intelligence des gouvernances, prirent le relais. Et au Nigéria, la section 45, le S45, est le bras armé, geek et impitoyable, de l’état. Et quoi de mieux, comme commando qu’un réceptif ? C’est ainsi que Kaaro, ado rebelle et pestiféré comme tous les réceptifs, se fit repérer. Enrôlé par la belle et machiavélique Madame Femi Alaagomeji. Formé en camp spécial avec d’autres coreligionnaires mentaux comme lui, il devient le plus doué. Mais aussi le moins manipulable. Croit-il.

Car sa mission, réelle, est d’infiltrer un réseau étrange. Le Lijad. Fondé par Oyin Da, la fille-bicyclette, son égérie. Dont le village entier, et ses milliers d’habitants, disparut peu après l’arrivée extraterrestre. Simple conséquence liée à Armoise ou nouvelle étape dans une mutation de la nature de la biosphère sous invasion exobiologique ? Car Kaaro, n’en est pas à une ambiguïté près. Il cherche viscéralement à amplifier et à maîtriser ses talents spéciaux. Ceux qui font de lui un dénicheur hors norme. Capable, en se concentrant, de localiser n’importe quoi, ou n’importe qui. De faire parler, même les plus rétifs, dans des interrogatoires mentaux vicieux. Son avatar dans la xénosphère est le puissant Griffon. Gare à son pouvoir.

Alors, l’étau se resserre. Sur Aloysius Ogene chercheur en physique par exemple, qui a disparu dans le Lijad. Qui a sans doute créé sa structure gigogne. Une sorte d’autre réalité parallèle. Furtive (tiens…). Encore une ingérence, une mutation alien ? Le risque d’invasion, d’entropie extraterrestre semble donc de plus en plus tangible ? La rencontre sentimentale, opportune de Kaaro avec Aminat, tout aussi secrète que lui, pour qui il s’enflammera, va précipiter le fatum en marche. Le S45 et sa cheffe Femi ne peuvent que le mettre en garde. Les agents fédéraux réceptifs comme lui, sont touchés, les uns après les autres, par un étrange mal. Et Kaaro semble être la dernière étape d’un changement radical en marche.

Afrofuturisme & plus encore

AfroSf l’une des anthologies fondatrices en 2013

La Science-Fiction réussit ce que peu d’autres littératures ne semblent qu’effleurer parfois. Rendre cohérent et crédible, une société autre. Dans toute la richesse de sa complexité. Un équilibre entre idées et contes. Le tricotage, et le détricotage d’une ligne narrative humaine ET technologique, abordé par un biais, non pas pour déconstruire mais toujours pour construire. Une voie/voix du milieu. Biologique ET sensitive, aussi.

Une intrication précise que Rosewater atteint sans coup férir. En y diluant sa propre singularité d’écrivain, son propre métissage sociétal, ethnique, Tade Thompson, rejoint avec un art maîtrisé de la construction, cet recherche esthétique apparu au mitan des 90’s : l’afrofuturisme.


Allers-retours temporels, anticipations technologiques, expéditions dans l’espace, extrapolations, il s’agit au fond de se réinventer et de se redéfinir avec le langage le plus libre qui soit, celui de l’imaginaire.

Afrofuturisme, Jeune Afrique, novembre 2016
« Mothership: Tales from Afrofuturism and Beyond », l’autre anthologie fondatrice de l’afrofuturisme en 2013

Nigérian par ses racines, anglais de naissance et de résidence (il exerce la profession de psychiatre à Londres), la culture Yoruba, l’africanité décompléxée transpirent de son récit. Mais surtout, il dépasse la simple vision d’un futur connoté par le seul besoin de décrire une Afrique appropriée et militante. Utopique ou mieux disante. Ici, aucun désir de revanche sur un occident passéiste. Ce Nigéria futur là est aussi un maelstrom d’humanités qui se confrontent continûment à un monde mutant. Hybride.

Vivement la suite

On sent, vraiment, dans Rosewater cette adhésion à un avenir autre, celui d’un possible. Pensé, extrapolé, coloré, vécu par les Africains et non imposé. Sous ses habits de thriller tech et science-fictif, Rosewater, plutôt que l’héritier d’un Cyberpunk, plutôt soft ici, est bien le dépositaire de ce que le meilleur de la speculative fiction depuis les 70’s réussit de mieux. Un mix réussi entre Lucius Shepard et Mike Resnick. Un carrefour entre la zone de feu émeraude du premier et Kirinyaga ou la trilogie l’infernale comédie du second. Cet afrofuturisme là est bien plus subjuguant qu’un Black Panther héroïsé et marketé. Beaucoup plus prêt d’un film comme District 9, qui en surprit plus d’un avec son univers inédit.

Annoncé comme une série, la trilogie Armoise (wormwood en vo) continue. Le deuxième volume vient de paraître aux États-Unis : The Rosewater Insurrection. Orbit, son éditeur annonce déjà pour octobre le dernier tome : The Rosewater Redemption !

Nul doute que Nouveaux millénaires et J’ai Lu pourvoiront à notre besoin irrépressible de connaître la suite des aventures de Kaaro et Aminat. Pour savoir jusqu’où l’hybridation entraînera ce monde métissé.

À ce moment-là, nous serons tous assis au premier rang.

dernière phrase du tome 1, p380

Révérence et chapeau bas , Mister Tade Thompson !

Marc Olivier Amblard

Tade Thompson, Rosewater, J’ai Lu, « Nouveaux Millélaires », avril 2019, 380 pages, 19 eur

Une réflexion sur “Rosewater de Tade Thompson : le futur sera AUSSI africain.

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